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La maison devenue jardin : De quoi est faite la sacralité de Médine
Une pièce dans une maison est qualifiée de jardin du Paradis, et l'on dit que les portes d'une ville sont gardées par des anges contre la peste et le Dajjāl. Un voyage entrepris spécifiquement pour s'y rendre est l'un des trois seuls que l'Islam reconnaisse. Rien de tout cela n'est qu'une question d'atmosphère : il s'agit d'un ensemble d'affirmations précises et transmises sur ce qui a été accordé à Médine, et sur ce qu'un visiteur vient réellement y faire.
Dhou al-HijjaLecture de 9 min5 sourcesMadinahPartie 2 sur 2
Auteur:The Quran Gallery team
Abū Ḥumayd al-Sāʿidī était sur le chemin du retour de Tabūk, et il se souvenait de l’enchaînement exact des événements. D’abord, la traversée de Wādī al-Qurā, où le Prophète, que la paix et la bénédiction soient sur lui, demanda à une femme d’estimer la récolte de son verger et annonça à ses compagnons son intention de prendre les devants. Puis, l’instant où la ville elle-même apparut au loin :
حَتَّى إِذَا أَوْفَى عَلَى الْمَدِينَةِ قَالَ: هِيَ هَذِهِ طَابَةُ فَلَمَّا رَأَى أُحُدًا قَالَ: هَذَا أُحُدٌ، يُحِبُّنَا وَنُحِبُّهُ، أَلَا أُخْبِرُكُمْ بِخَيْرِ دُورِ الْأَنْصَارِ؟ قَالَ: قُلْنَا: بَلَى يَا رَسُولَ اللهِ. قَالَ: خَيْرُ دُورِ الْأَنْصَارِ بَنُو النَّجَّارِ، ثُمَّ دَارُ بَنِي عَبْدِ الْأَشْهَلِ، ثُمَّ دَارُ بَنِي سَاعِدَةَ، ثُمَّ فِي كُلِّ دُورِ الْأَنْصَارِ خَيْرٌ « Lorsqu’il aperçut Médine, il dit : “Voici Ṭābah.” Puis, en voyant Uḥud, il déclara : “Voici Uḥud — c’est une montagne qui nous aime et que nous aimons. Voulez-vous que je vous indique quelles sont les meilleures demeures des Anṣār ?” Nous répondîmes : “Oui, ô Messager d’Allah.” Il dit : “Les meilleures demeures des Anṣār sont celles des Banū al-Najjār, puis la demeure des Banū ʿAbd al-Ashhal, puis la demeure des Banū Sāʿidah — bien qu’il y ait du bien dans chaque demeure des Anṣār.” »
— Musnad Aḥmad, hadith 23604, page imprimée 39/17 de l’édition . Les éditeurs de cet ouvrage qualifient sa chaîne de transmission de ṣaḥīḥ selon les critères d’al-Bukhārī et de Muslim.
Il est intéressant de noter ce que le Prophète fait de cet instant. Il ne décrit ni les murailles ni les palmeraies. Dès qu’il l’aperçoit, il rebaptise la ville — Ṭābah, la pure, la bonne —, prête un sentiment à une montagne, puis classe immédiatement les foyers de ceux qui l’ont accueilli. Dans ce récit, Médine n’est presque pas un lieu physique. Elle est présentée comme une relation : une montagne qui rend l’amour qu’on lui porte, et des familles évaluées sur la qualité de leur hospitalité. Quelle que soit la sacralité que les récits ultérieurs attribuent à la ville, elle prend racine ici, intimement liée à ceux qui ont recueilli un étranger et lui ont offert asile.
Le Coran décrit cette même communauté, dans l’absolu, sans nommer le moindre foyer :
وَٱلَّذِينَ تَبَوَّءُو ٱلدَّارَ وَٱلْإِيمَـٰنَ مِن قَبْلِهِمْ يُحِبُّونَ مَنْ هَاجَرَ إِلَيْهِمْ وَلَا يَجِدُونَ فِى صُدُورِهِمْ حَاجَةً مِّمَّآ أُوتُوا۟ وَيُؤْثِرُونَ عَلَىٰٓ أَنفُسِهِمْ وَلَوْ كَانَ بِهِمْ خَصَاصَةٌ ۚ وَمَن يُوقَ شُحَّ نَفْسِهِۦ فَأُو۟لَـٰٓئِكَ هُمُ ٱلْمُفْلِحُونَ « Et ceux qui, avant eux, s’étaient installés dans la demeure et dans la foi, aiment ceux qui émigrent vers eux, et ne ressentent dans leurs cœurs aucune jalousie pour ce que ces derniers ont reçu, et les préfèrent à eux-mêmes, même s’ils sont dans le besoin. Quiconque se prémunit contre sa propre avarice, ceux-là sont ceux qui réussissent. »
— Sūrat al-Ḥashr, 59:9
Le verset ne nomme jamais Médine. Il n’en a pas besoin ; l’expression « se sont installés dans la demeure » (tabawwaʾū al-dār) a toujours été comprise, dans les exégèses les plus anciennes, comme décrivant précisément cette communauté : des gens qui avaient déjà offert une demeure à la foi et qui faisaient de la place, matériellement et sans la moindre amertume, pour des étrangers ayant tout perdu pour les rejoindre. Le hadith fournit les noms, classés par foyer. Le verset, lui, donne la raison pour laquelle ces foyers méritaient d’être classés.
Une ville sous bonne garde
Cette relation est décrite ailleurs comme s’apparentant davantage à une consigne permanente. Abū Hurayrah a rapporté deux déclarations distinctes du Prophète, que la paix soit sur lui, toutes deux conservées sur des pages en vis-à-vis du même chapitre, « Les mérites de Médine » :
لَا يَدْخُلُ الْمَدِينَةَ رُعْبُ الْمَسِيحِ الدَّجَّالِ، لَهَا يَوْمَئِذٍ سَبْعَةُ أَبْوَابٍ، عَلَى كُلِّ بَابٍ مَلَكَانِ « La terreur du Faux Messie n’entrera pas à Médine. Elle comptera ce jour-là sept portes, et à chaque porte se tiendront deux anges. »
عَلَى أَنْقَابِ الْمَدِينَةِ مَلَائِكَةٌ، لَا يَدْخُلُهَا الطَّاعُونُ وَلَا الدَّجَّالُ « Aux cols de Médine se trouvent des anges ; ni la peste ni le Dajjāl n’y entreront. »
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, hadith 1879, page imprimée 3/22 de l’édition ; et hadith 1880, sur la même page de la même édition.
Lus conjointement, ces deux récits désignent deux types de menaces distinctes et leur refusent l’accès par le même mécanisme : des anges postés en faction. L’une de ces menaces est un personnage spécifique de la fin des temps, dont la terreur est maintenue à l’écart avant même qu’il ne le soit lui-même. L’autre est une catastrophe ordinaire — la peste — qui, historiquement, a vidé des villes entières. Aucun de ces textes n’affirme que rien de fâcheux ne se produira jamais dans l’enceinte de Médine ; le chagrin, les épreuves et la mort ordinaire l’ont d’ailleurs largement visitée, à commencer par la mort du Prophète lui-même. Ce qui est décrit ici, c’est une immunité précise contre deux fléaux bien définis, garantie par un dispositif spécifique mentionné à deux reprises : des gardes aux portes. Cela ressemble moins à une atmosphère de sainteté diffuse qu’à un poste de contrôle appliquant une consigne stricte.
Une maison rebaptisée
Le signe le plus évident de ce qui a véritablement changé lorsque le Prophète s’est installé à Médine ne réside pas dans ce qui en a été repoussé, mais dans le nom qu’a fini par porter un simple espace domestique. De son vivant, il a décrit l’espace séparant ses appartements de la chaire qu’il utilisait pour le sermon du vendredi en des termes indéniablement ordinaires — une maison, une chaire — pour ensuite greffer sur cette géographie banale une affirmation qui, elle, ne l’est pas du tout :
مَا بَيْنَ بَيْتِي وَمِنْبَرِي رَوْضَةٌ مِنْ رِيَاضِ الْجَنَّةِ، وَمِنْبَرِي عَلَى حَوْضِي « Ce qui se trouve entre ma maison et ma chaire est un jardin parmi les jardins du Paradis, et ma chaire se dresse sur mon bassin. »
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, hadith 1196, page imprimée 2/61 de l’édition . L’ouvrage classe ce hadith dans un chapitre intitulé « Le mérite de ce qui se trouve entre la tombe et la chaire » — un titre rédigé a posteriori, puisqu’au moment où le Prophète a prononcé ces mots, il décrivait sa maison, et non pas encore sa tombe. Il fut par la suite enterré dans cette même pièce, dans la chambre de ʿĀʾishah, selon sa propre volonté. Les compilateurs n’ont pas eu besoin de modifier un seul mot de sa déclaration pour que le titre soit exact ; par le cours naturel des choses, la pièce est tout simplement devenue ce que sa propre description annonçait déjà. Une maison qu’il habitait fut appelée jardin de son vivant. Une fois qu’il y rendit l’âme, ce même espace porta les deux noms à la fois, sans qu’aucun des deux n’ait eu besoin d’être corrigé.
Cette double identité — lieu de vie et lieu de sépulture, désigné par les deux noms sans la moindre contradiction — résume presque à elle seule l’essence de la sacralité de Médine. Il ne s’agit pas d’affirmer que le sol lui-même serait chargé d’une quelconque force ambiante, indépendante de ce qui s’y est déroulé. C’est une affirmation liée, hadith après hadith, à des événements précis : l’accueil d’un compagnon évalué nommément, la promesse d’entrées sous bonne garde, une pièce dont la description a survécu à l’homme qui l’a formulée et qui a tout simplement continué d’être vraie.
Ce qu’y vaut une prière, et ce qui justifie d’y voyager
Le chapitre même qui consigne le hadith du « jardin » s’ouvre sur une seconde affirmation concernant ce même édifice, portant cette fois sur la valeur d’y accomplir la prière :
صَلَاةٌ فِي مَسْجِدِي هَذَا خَيْرٌ مِنْ أَلْفِ صَلَاةٍ فِيمَا سِوَاهُ، إِلَّا الْمَسْجِدَ الْحَرَامَ « Une prière dans ma mosquée que voici est meilleure que mille prières accomplies ailleurs, à l’exception de la Mosquée sacrée. »
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, hadith 1190, page imprimée 2/60 de l’édition .
Le hadith qui le précède immédiatement, sur la même page imprimée, restreint la raison pour laquelle quiconque devrait y voyager. La plupart des formulations transmises par d’autres voies rapportent que le Prophète l’appelle « ma mosquée que voici », à la première personne ; cette chaîne de transmission particulière, qui remonte à Abū Hurayrah par l’intermédiaire d’al-Zuhrī, la consigne plutôt à la troisième personne, comme un propos tenu à son sujet plutôt que par lui sur le moment :
لَا تُشَدُّ الرِّحَالُ إِلَّا إِلَى ثَلَاثَةِ مَسَاجِدَ؛ الْمَسْجِدِ الْحَرَامِ، وَمَسْجِدِ الرَّسُولِ صلى الله عليه وسلم، وَمَسْجِدِ الْأَقْصَى « Aucun voyage ne doit être entrepris spécifiquement pour visiter une mosquée, à l’exception de trois d’entre elles : la Mosquée sacrée, la Mosquée du Messager, que la paix et la bénédiction soient sur lui, et la Mosquée lointaine. »
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, hadith 1189, page imprimée 2/60 de l’édition .
Cette infime variation de formulation — « ma mosquée que voici » contre « la Mosquée du Messager » — n’est pas une contradiction, mais il convient de s’y attarder plutôt que de l’éluder, car elle modifie la perception de l’auteur du propos. Énoncée à la première personne, elle sonne comme une invitation personnelle. Formulée à la troisième personne par un narrateur ultérieur, elle se lit comme une règle établie, déjà en vigueur, décrivant trois destinations fixes plutôt que la préférence d’un seul homme. Les deux voies de transmission aboutissent au même contenu. Ce qu’elles préservent différemment, c’est le registre : une invitation d’une part, une délimitation de l’autre.
Cette délimitation est l’aspect que la plupart des visiteurs sous-estiment. Il ne s’agit pas d’un hadith sur le tourisme, ni sur l’atmosphère de Médine, ni même principalement sur l’affection portée au Prophète, bien que ces trois éléments soient bien réels. C’est une règle juridique définissant ce qui justifie de faire ses bagages et de se mettre en route spécifiquement pour une mosquée, et elle nomme exactement trois destinations, pas une de plus. Un visiteur qui arrive à Médine en vertu de cette règle n’est pas là pour flâner dans une ville historique ; l’unique justification de cet effort de voyage spécifique est la prière à l’intérieur d’un édifice précis. Tout le reste — marcher là où vivaient autrefois les Anṣār, se tenir près de la pièce qui est aujourd’hui à la fois maison et tombeau, ressentir tout ce que cette ville peut éveiller en chacun — découle de cet objectif unique et restreint, et ne se place pas sur le même plan.
Ce que la ville exige encore
Mettez ces récits côte à côte, et il s’en dégage une trame qui n’a rien à voir avec une quelconque mystique. Un étranger est arrivé, épuisé par les persécutions, et les foyers d’une ville l’ont recueilli ; la cité a été rebaptisée sur-le-champ par l’homme qu’ils avaient abrité, et l’on a reconnu à sa montagne le mérite de l’aimer en retour. Ses portes se sont vu promettre des gardes contre deux catastrophes bien précises, nommées séparément et repoussées par le même moyen. Une pièce dans laquelle il a vécu a été décrite, selon ses propres mots, comme étant déjà un jardin — et a conservé exactement cette description une fois devenue la terre où il fut enterré. Quant à la raison pour laquelle il est permis d’y voyager pour la mosquée, elle est énoncée une seule fois, de manière stricte, sans laisser de place à d’autres desseins.
Rien de tout cela n’est un simple habillage autour d’un sentiment. Il s’agit d’un ensemble d’affirmations précises, transmises par des chaînes de narrateurs identifiés, sur ce qui a été accordé à une ville en particulier et sur ce qu’un visiteur vient y faire. La preuve que l’on a bien compris tout cela ne se mesure pas à l’émotion que l’on ressent en arpentant ses rues. Elle se mesure au fait que la prière que l’on est venu accomplir soit effectivement accomplie — dans le seul édifice que la règle nomme réellement, dans cette pièce que l’on appelle encore, sans la moindre contradiction, à la fois une maison et un jardin.
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