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La destination était décidée avant même le début du voyage

Avant même qu'un seul kilomètre en direction de Médine ne soit parcouru, une phrase prononcée du haut d'une chaire avait déjà défini le but de ce voyage. Entre des adieux adressés à la Mecque elle-même et une promesse murmurée au fond d'une grotte, la hijrah se révèle moins liée à la route empruntée qu'à ce que le voyageur est prêt à abandonner, et pour qui.

Dhou al-HijjaLecture de 7 min3 sourcesMadinahPartie 1 sur 2

Auteur:The Quran Gallery team

Avant même qu’il n’y ait une route vers Médine, il y avait un homme, immobile à al-Hazwarah, le marché au cœur de la Mecque. Monté sur sa chamelle, il s’adressait à la ville qu’il s’apprêtait à quitter comme si elle pouvait l’entendre. Abdullah ibn Adi ibn al-Hamra, témoin de la scène, n’a rapporté que ce qu’il a vu et entendu :

وَاللهِ إِنَّكِ لَخَيْرُ أَرْضِ اللهِ، وَأَحَبُّ أَرْضِ اللهِ إِلَى اللهِ، وَلَوْلَا أَنِّي أُخْرِجْتُ مِنْكِ مَا خَرَجْتُ

« Par Allah, tu es la meilleure des terres d’Allah, et la terre d’Allah la plus aimée d’Allah. Si je n’avais pas été chassé de chez toi, je ne serais jamais parti. »

— Sunan al-Tirmidhī, hadith 4267, édition imprimée page 6/420 de . Al-Tirmidhī lui-même qualifie ce récit de ḥasan ṣaḥīḥ.

Ce ne sont pas là les paroles d’un homme heureux de partir. Il ne s’en va pas parce que la Mecque n’a plus d’importance à ses yeux ; il la désigne comme le lieu le plus aimé sur terre au moment même où il lui tourne le dos. Ce départ a été imposé par les hommes, et non choisi pour le lieu. Pourtant, ce qui allait naître de cet exil forcé serait gardé en mémoire, raconté de génération en génération, pour finalement donner son nom à une catégorie à part entière : la hijrah. Il faut bien expliquer pourquoi le fait d’être chassé d’une ville tant aimée est devenu l’un des actes fondateurs de toute la religion, plutôt qu’une simple épreuve endurée. L’explication a été donnée avant même que la route ne soit entamée, dans des termes qui n’avaient rien à voir ni avec la Mecque, ni avec Médine.

Un voyage se mesure à ce vers quoi l’on chemine

Des années plus tôt — et, par la force des choses, des générations plus tard, à chaque fois que ce récit fut transmis — Umar ibn al-Khattab se tenait sur une chaire et rapportait à l’assemblée exactement ce qu’il avait entendu le Messager d’Allah, paix et bénédictions soient sur lui, dire. Par une longue tradition, c’est devenu la toute première phrase que chaque étudiant en hadith apprend :

إِنَّمَا الْأَعْمَالُ بِالنِّيَّاتِ، وَإِنَّمَا لِكُلِّ امْرِئٍ مَا نَوَى، فَمَنْ كَانَتْ هِجْرَتُهُ إِلَى دُنْيَا يُصِيبُهَا، أَوْ إِلَى امْرَأَةٍ يَنْكِحُهَا، فَهِجْرَتُهُ إِلَى مَا هَاجَرَ إِلَيْهِ

« Les actes ne valent que par les intentions, et chacun n’aura que ce qu’il a eu l’intention d’accomplir. Celui dont l’émigration avait pour but un bienfait de ce bas monde qu’il voulait obtenir, ou une femme qu’il voulait épouser, alors son émigration est vers ce pour quoi il a émigré. »

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, hadith 1, édition imprimée page 1/6 de .

Remarquez ce que le hadith n’a pas besoin de préciser. Il donne deux exemples d’une hijrah vide de sens — partir pour l’argent, partir pour le mariage — et laisse le lecteur déduire de lui-même le contraste évident : une hijrah entreprise pour Allah et Son Messager est une hijrah vers Allah et Son Messager. Le principe est énoncé une seule fois, d’emblée, et n’est jamais répété : les actes ne valent que par les intentions. Tout ce qui suit n’est qu’une illustration de ce qui se produit lorsque l’intention est plus petite que l’acte ne le laisse paraître. Deux personnes peuvent marcher sur la même route, dormir aux mêmes endroits, arriver dans la même ville, et l’une d’elles aura accompli la hijrah tandis que l’autre aura simplement déménagé.

C’est pourquoi l’homme qui se tenait à al-Hazwarah pouvait qualifier la Mecque de terre la plus aimée de toutes et la quitter sans que sa hijrah ne se résume, d’une quelconque manière, à la Mecque. La ville n’était pas l’obstacle et Médine n’était pas encore le but. Ce qui a fait de ce départ une hijrah n’a jamais été une question de géographie. C’était le fait qu’il cheminait vers Allah et Son Messager, et tout ce que la route lui a fait subir en chemin — le chagrin, le danger, l’épuisement — est arrivé à un homme qui voyageait déjà vers quelque chose, et non à un homme qui fuyait simplement quelque chose.

Deux, avec Allah pour troisième

Cette distinction fut mise à l’épreuve presque immédiatement, à l’intérieur d’une grotte aux abords de la Mecque, avant même que la route vers Médine n’ait véritablement commencé. Abu Bakr, qui seul avait été choisi pour voyager avec lui, raconta plus tard à son propre fils ce qui s’était passé lorsque leurs poursuivants atteignirent l’entrée de la grotte :

نَظَرْتُ إِلَى أَقْدَامِ المشركين على رؤوسنا وَنَحْنُ فِي الْغَارِ. فَقُلْتُ: يَا رَسُولَ اللَّهِ! لَوْ أَنَّ أَحَدَهُمْ نَظَرَ إِلَى قَدَمَيْهِ أَبْصَرَنَا تَحْتَ قَدَمَيْهِ. فَقَالَ "يَا أَبَا بَكْرٍ! مَا ظنك باثنين الله ثالثهما"

« Je regardais les pieds des polythéistes juste au-dessus de nos têtes alors que nous étions dans la grotte, et j’ai dit : “Ô Messager d’Allah, si l’un d’eux baissait simplement les yeux vers ses propres pieds, il nous verrait en dessous.” Il a répondu : “Ô Abu Bakr, que penses-tu de deux personnes dont Allah est le troisième ?” »

— Ṣaḥīḥ Muslim, hadith 2381, édition imprimée page 4/1854 de .

Il n’y avait dans cette réponse aucune assurance quant au fait que les poursuivants se désintéresseraient d’eux, que la grotte était bien cachée, ou que le danger passerait rapidement. La réplique ne s’attarde pas du tout sur les probabilités de survie. Elle s’attarde sur le nombre : non pas deux hommes contre une multitude, mais deux devenus trois par une présence que le traqueur, debout à l’entrée de la grotte, ne pouvait ni voir ni chercher. Le Coran a plus tard décrit ce même instant d’un point de vue extérieur, en nommant directement la peur plutôt que de l’éluder :

إِلَّا تَنصُرُوهُ فَقَدْ نَصَرَهُ ٱللَّهُ إِذْ أَخْرَجَهُ ٱلَّذِينَ كَفَرُوا۟ ثَانِىَ ٱثْنَيْنِ إِذْ هُمَا فِى ٱلْغَارِ إِذْ يَقُولُ لِصَـٰحِبِهِۦ لَا تَحْزَنْ إِنَّ ٱللَّهَ مَعَنَا ۖ فَأَنزَلَ ٱللَّهُ سَكِينَتَهُۥ عَلَيْهِ وَأَيَّدَهُۥ بِجُنُودٍ لَّمْ تَرَوْهَا وَجَعَلَ كَلِمَةَ ٱلَّذِينَ كَفَرُوا۟ ٱلسُّفْلَىٰ ۗ وَكَلِمَةُ ٱللَّهِ هِىَ ٱلْعُلْيَا ۗ وَٱللَّهُ عَزِيزٌ حَكِيمٌ

« Si vous ne lui portez pas secours… Allah l’a déjà secouru, lorsque ceux qui avaient mécru l’avaient chassé, deuxième de deux. Quand ils étaient dans la grotte et qu’il disait à son compagnon : “Ne t’afflige pas, car Allah est avec nous.” Allah fit alors descendre sur lui Sa quiétude, le soutint par des armées que vous ne voyiez pas, et abaissa la parole de ceux qui avaient mécru, tandis que la parole d’Allah est la plus haute. Et Allah est Puissant et Sage. »

— Sūrat al-Tawbah, 9:40

Lus côte à côte, le hadith et le verset répondent à deux moitiés différentes d’une même peur. La crainte d’Abu Bakr les concernait tous les deux, et la réponse qu’il a reçue portait sur le fait qu’ils étaient devenus trois. La portée du verset est plus vaste — il affirme ce qu’il est advenu de « la parole de ceux qui avaient mécru » face à « la parole d’Allah », un affrontement qui n’avait absolument rien à voir avec la géométrie de la grotte. Les deux textes s’accordent sur la seule chose qui comptait à cette heure-là : le chagrin et le danger avaient le droit d’être pleinement présents, d’être ressentis sans qu’on cherche à les dissiper par des mots, sans pour autant constituer le facteur déterminant de ce qui allait se passer ensuite.

La route n’a jamais indiqué qu’une seule direction

Rien de tout cela ne rend la hijrah plus facile à imaginer — la peur dans la grotte était une peur bien réelle, la séparation d’avec la Mecque était une véritable séparation, exprimée avec une profonde nostalgie pour le lieu que l’on quittait. Ce qu’apporte le hadith sur les intentions, c’est la raison pour laquelle aucune de ces difficultés n’a jamais altéré la nature même du voyage. Un homme peut être chassé de chez lui, pleurer le foyer dont on l’arrache, et craindre pour sa vie en le fuyant, tout en cheminant vers Allah et Son Messager à chaque instant, car cela avait été décidé avant le premier pas, et non prouvé par la facilité d’un quelconque kilomètre parcouru.

Il est bon de garder cela à l’esprit pour toute route empruntée aujourd’hui pour les mêmes raisons que la toute première. La distance parcourue, l’inconfort enduré, et même la destination atteinte, ne sont pas ce qui fait d’un voyage une hijrah. Ce qui lui donne ce statut est scellé au moment de l’intention, avant même que la route n’ait eu l’occasion de la mettre à l’épreuve — et la route vers Médine, hier comme aujourd’hui, n’a jamais été qu’un moyen de parvenir à ce qui avait déjà été décidé.

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