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Un mois de retenue : le jeûne comme entraînement au ṣabr

Le jeûne ne repose que sur un seul mécanisme : refuser une chose tout à fait licite, à des heures précises, jusqu'à ce que ce refus devienne une habitude. Ce que les instructions du Prophète sur la manière de réagir à une insulte pendant le jeûne révèlent sur la raison du choix de cet exercice précis, et ce qui prouve que cet entraînement a réellement porté ses fruits.

RamadanLecture de 7 min3 sourcesFastingPartie 3 sur 4

Auteur:The Quran Gallery team

Le jeûne ne repose que sur un seul mécanisme : pendant une période déterminée de la journée, une personne se prive d’une chose tout à fait licite. Il ne s’agit pas de choses interdites — la nourriture, l’eau, les rapports conjugaux en plein jour, tout cela redevient permis dès le coucher du soleil et l’est encore bien avant son lever. Ce que Ramaḍān exige d’un individu, chaque jour pendant un mois, c’est de s’entraîner à dire non à ce dont il a pleinement le droit de jouir. Fonder un acte d’adoration tout entier sur un tel principe peut paraître étrange, jusqu’à ce que l’on comprenne ce que cet exercice vise réellement à forger.

La raison d’être de cette appellation

Ramaḍān porte un qualificatif qui est plus souvent répété qu’expliqué : shahr al-ṣabr, le mois de la patience. Al-Bayhaqi rapporte l’origine de cette description, en remontant par l’imam Ahmad jusqu’à l’un des premiers exégètes du Coran, Mujahid, à propos du verset qui ordonne aux croyants de chercher secours dans le ṣabr :

وَٱسْتَعِينُوا۟ بِٱلصَّبْرِ وَٱلصَّلَوٰةِ ۚ وَإِنَّهَا لَكَبِيرَةٌ إِلَّا عَلَى ٱلْخَـٰشِعِينَ

« Et cherchez secours dans la patience et la prière ; et certes, c’est une lourde tâche, sauf pour les humbles. »

— Sourate al-Baqarah, 2:45

Mujahid a interprété la « patience » dans ce verset comme désignant spécifiquement le jeûne, et al-Bayhaqi en explique la raison :

أراد بالصبر الصوم... وهذا لما في الصيام من الصبر عن الطعام والشراب المعتادين بالنهار مع تحرك الطبع نحوهما ونزوع النفس إليهما، ولهذا قيل لشهر رمضان شهر الصبر

« Il entendait par ‘patience’ le jeûne… en raison de ce qu’implique le jeûne comme retenue face à la nourriture et à la boisson habituelles en journée, alors même que la nature humaine s’y porte et que l’âme y aspire. C’est pourquoi Ramaḍān a été appelé le mois de la patience. »

— Shuʿab al-Īmān, édition imprimée page 12/172 de .

Remarquez ce qui est décrit ici, et ce qui ne l’est pas. Il ne s’agit pas de l’absence d’appétit — les mots d’al-Bayhaqi maintiennent ce désir pleinement éveillé : la nature humaine qui s’y porte, l’âme qui y aspire. Dans ce contexte, le ṣabr n’est pas la situation facile où l’on ne désire pas une chose. C’est l’épreuve bien plus ardue de la désirer, d’y avoir pleinement droit, et de s’y refuser malgré tout, selon un horaire précis. C’est cette distinction même qui permet d’en faire un entraînement. Un réflexe dont on n’a besoin que lorsque la tentation est absente n’est pas un réflexe ; c’est un coup de chance. Le jeûne crée délibérément cette attirance, à la même heure, pendant trente jours consécutifs, jusqu’à ce que le refus cesse d’être une simple disposition d’esprit pour devenir un automatisme acquis.

La première véritable mise en pratique de ce réflexe

Le Prophète, paix et bénédictions sur lui, a décrit précisément l’utilité de ce mécanisme, en le qualifiant de bouclier :

الصِّيَامُ جُنَّةٌ، فَلَا يَرْفُثْ وَلَا يَجْهَلْ، وَإِنِ امْرُؤٌ قَاتَلَهُ أَوْ شَاتَمَهُ، فَلْيَقُلْ إِنِّي صَائِمٌ - مَرَّتَيْنِ - وَالَّذِي نَفْسِي بِيَدِهِ لَخُلُوفُ فَمِ الصَّائِمِ أَطْيَبُ عِنْدَ اللَّهِ تَعَالَى مِنْ رِيحِ الْمِسْكِ، يَتْرُكُ طَعَامَهُ وَشَرَابَهُ وَشَهْوَتَهُ مِنْ أَجْلِي، الصِّيَامُ لِي وَأَنَا أَجْزِي بِهِ، وَالْحَسَنَةُ بِعَشْرِ أَمْثَالِهَا

« Le jeûne est un bouclier : que le jeûneur s’abstienne donc de tout propos obscène et de tout comportement insensé. Et si quelqu’un le combat ou l’insulte, qu’il dise — à deux reprises — ‘Je jeûne’. Par Celui qui détient mon âme entre Ses mains, l’haleine du jeûneur est plus parfumée auprès d’Allah, exalté soit-Il, que l’odeur du musc. Il délaisse sa nourriture, sa boisson et ses désirs pour Moi ; le jeûne M’appartient, et c’est Moi qui le récompense — et la bonne action est multipliée par dix. »

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, hadith 1795, édition imprimée page 2/670 de .

Un bouclier n’est pas un équipement que l’on garde rangé. Il remplit son office au moment même de l’impact, pas avant. Lisez cette instruction sous cet angle, et elle cesse d’être un simple appel général aux bonnes manières pour devenir quelque chose de bien plus précis : un texte préparé, confié à l’avance au jeûneur, pour l’instant exact où survient la provocation. Dites-le — deux fois, la répétition faisant elle-même partie de la consigne — et n’ajoutez rien. Ce même refus qui a su dire non à un repas licite à midi est ici réquisitionné, explicitement, pour dire non à la riposte au moment d’une insulte. Le mécanisme n’a pas changé d’un iota. Seule la cible s’est déplacée, passant de l’estomac à la langue.

Le choix des mots compte tout autant que le moment choisi. « Je jeûne » n’est ni un argument, ni une défense, ni une explication prouvant que l’insulte était imméritée. C’est l’énoncé d’une contrainte, qui clôt la discussion. Prononcée à voix haute, cette phrase accomplit également ce qu’une décision silencieuse de ne pas riposter ne peut faire : elle occupe la langue avec une affirmation vraie et inoffensive, à l’instant précis où celle-ci s’apprêtait à formuler une parole blessante. Il ne reste plus aucun espace dans l’échange pour y glisser une réplique. Celui qui a passé sa journée à s’exercer au petit refus d’un repas a déjà, à portée de main, le grand refus d’avoir le dernier mot.

Une capacité qui doit déjà être acquise

Cette instruction unique n’est qu’une application de ce que le Coran énonce comme règle générale concernant le ṣabr :

وَلَا تَسْتَوِى ٱلْحَسَنَةُ وَلَا ٱلسَّيِّئَةُ ۚ ٱدْفَعْ بِٱلَّتِى هِىَ أَحْسَنُ فَإِذَا ٱلَّذِى بَيْنَكَ وَبَيْنَهُۥ عَدَٰوَةٌ كَأَنَّهُۥ وَلِىٌّ حَمِيمٌ وَمَا يُلَقَّىٰهَآ إِلَّا ٱلَّذِينَ صَبَرُوا۟ وَمَا يُلَقَّىٰهَآ إِلَّا ذُو حَظٍّ عَظِيمٍ

« La bonne action et la mauvaise ne sont pas pareilles. Repousse (le mal) par ce qui est meilleur ; et voilà que celui avec qui tu avais une animosité devient tel un ami chaleureux. Mais ce privilège n’est donné qu’à ceux qui endurent, et il n’est donné qu’au possesseur d’une grâce immense. »

— Sourate Fuṣṣilat, 41:34–35

À bien le lire, le verset ne qualifie pas cette réaction d’instinctive. Il la décrit comme une chose accordée — yulaqqāhā, octroyée — et donnée spécifiquement à ceux qui possèdent déjà le ṣabr. Elle n’est pas délivrée sur-le-champ à quelqu’un qui découvrirait cette capacité pour la première fois au beau milieu d’une dispute. Elle doit déjà être en place, tout comme la phrase « Je jeûne » n’est disponible que parce que le muscle du refus a déjà été sollicité pendant des heures avant que l’insulte ne survienne. Ramaḍān est l’unique mois de l’année entièrement conçu pour ancrer précisément cela, selon un rythme fixe et répété.

La preuve que l’entraînement a réellement porté ses fruits

Rien de tout cela n’est garanti par le simple accomplissement de la forme extérieure du jeûne. Le Prophète, paix et bénédictions sur lui, a fait de ce transfert une condition sine qua non pour que l’acte ait la moindre valeur, et non un simple bonus qui y serait rattaché :

مَنْ لَمْ يَدَعْ قَوْلَ الزُّورِ وَالْعَمَلَ بِهِ، فَلَيْسَ لِلَّهِ حَاجَةٌ فِي أَنْ يَدَعَ طَعَامَهُ وَشَرَابَهُ

« Celui qui ne délaisse pas les paroles mensongères et le fait d’agir en conséquence — Allah n’a nul besoin qu’il délaisse sa nourriture et sa boisson. »

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, hadith 1804, édition imprimée page 2/673 de .

Mis en parallèle avec le hadith précédent, il ne s’agit pas d’un avertissement distinct. C’est la condition d’échec de ce même programme d’entraînement. Une personne peut remplir les exigences techniques du jeûne — rien ne franchit ses lèvres de l’aube au crépuscule — sans que le refus exercé ne quitte une seule fois le domaine de la nourriture. Dans ce cas, la faim est tout à fait réelle, tout comme la discipline imposée à l’estomac. Allah déclare, sans la moindre réserve, que rien de tout cela ne L’intéresse si l’on n’a jamais exigé de la langue qu’elle observe la même retenue. L’estomac n’a jamais été le véritable enjeu de cet exercice. C’était simplement l’endroit le plus sûr et le plus mesurable pour y installer d’abord le réflexe, avant de lui confier une tâche bien plus ardue.

Ce qui était véritablement mis à l’épreuve

Onze mois séparent un Ramaḍān du suivant, et aucun d’entre eux n’est assorti d’une horloge indiquant quand le refus est exigé et quand il peut cesser. C’est précisément ce vide que ce mois nous entraînait à combler. La faim prend fin au coucher du soleil, c’est le but ; ce qui est censé lui survivre, c’est le mécanisme lui-même — ce réflexe qui s’est porté vers une chose licite, n’a trouvé aucune raison de ne pas l’obtenir, et l’a pourtant reposée, désormais redirigé vers la phrase qui se forme avant d’être prononcée, ou la réponse déjà à moitié tapée. Ce mois n’a jamais vraiment eu pour but de tester si une personne pouvait passer une journée sans manger. La nourriture n’a toujours été que la question la plus facile à poser en premier. La véritable question, posée exactement sous la même forme onze mois plus tard, est de savoir si cette même personne donne la même réponse lorsque ce qu’elle est en droit de dire est une chose qu’elle devrait de toute façon se refuser à prononcer.

Rien dans ce transfert ne se fait automatiquement, et le jeûne ne l’impose pas. Il se contente de forger la pièce que la provocation, les commérages et la colère chercheront plus tard à emprunter : un muscle du refus qui a déjà été sollicité, à heures fixes, pendant trente jours. Qu’il soit de nouveau utilisé le mois suivant relève d’une décision distincte, prise sans l’horloge de l’aube et du crépuscule pour la dicter — c’est d’ailleurs la raison exacte pour laquelle l’instruction du Prophète fournit les mots à l’avance. Un réflexe, même entraîné, nécessite toujours qu’on fasse l’effort d’y recourir.

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