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Sourate al-Qadr : Plaidoyer verset par verset pour une nuit meilleure qu'une vie entière
Cinq versets pour bâtir une seule comparaison : une nuit unique face à mille mois de vie ordinaire. Une lecture détaillée de la sourate al-Qadr, à la lumière des sources les plus anciennes sur sa révélation, ses anges et la paix qu'elle promet.
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La sourate al-Qadr ne compte que cinq versets : à peine commence-t-on à la réciter qu’elle est déjà terminée. Pourtant, ces cinq versets renferment une comparaison que le Coran ne fait pour presque rien d’autre : une seule nuit, mise en balance avec mille mois de vie ordinaire, et déclarée supérieure à ces derniers. Lue verset par verset, et confrontée aux sources les plus anciennes décrivant ce qu’elle nomme, la sourate se déploie comme un véritable plaidoyer : d’abord une affirmation, puis les preuves qui la soutiennent, dans l’ordre.
إِنَّآ أَنزَلْنَـٰهُ فِى لَيْلَةِ ٱلْقَدْرِ Nous l’avons certes fait descendre pendant la Nuit du Destin.
— Sourate al-Qadr, 97:1
Le pronom « l’ » qui ouvre la sourate n’a aucun antécédent dans le chapitre lui-même : le verset présuppose que l’auditeur sait déjà de quoi il est question, à savoir le Coran. L’exégèse classique voit dans cette ouverture la description d’une étape de la révélation distincte du processus de vingt-trois ans que la plupart des lecteurs connaissent déjà. En commentant ce verset, Ibn Kathīr rapporte qu’Ibn ʿAbbās et d’autres savants soutenaient que le Coran tout entier était descendu sous la forme d’un texte unique et complet — depuis la Table Gardée jusqu’au ciel le plus bas — avant de commencer à parvenir au Prophète (paix et bénédictions sur lui) de manière fragmentée, verset par verset et selon les circonstances, tout au long des vingt-trois années de sa prophétie — Tafsīr Ibn Kathīr, page imprimée 7/607 de l’édition . En d’autres termes, la nuit mentionnée dans ce verset ne marque pas le début de la transmission du Coran aux hommes, mais plutôt le commencement de son existence dans ce monde.
وَمَآ أَدْرَىٰكَ مَا لَيْلَةُ ٱلْقَدْرِ Et qui te dira ce qu’est la Nuit du Destin ?
— Sourate al-Qadr, 97:2
Le Coran n’emploie cette construction rhétorique précise — une question adressée à l’auditeur sur une chose qu’il ne peut pas encore concevoir — que pour des sujets qu’il souhaite placer au-delà de toute description ordinaire. Poser la question plutôt que de donner la réponse est en soi le message : quoi qu’il suive, nous avertit la sourate, les mots seront en deçà de la réalité.
لَيْلَةُ ٱلْقَدْرِ خَيْرٌ مِّنْ أَلْفِ شَهْرٍ La Nuit du Destin est meilleure que mille mois.
— Sourate al-Qadr, 97:3
Mille mois représentent un peu plus de quatre-vingt-trois ans : c’est plus long que la vie de la plupart des gens, sans parler du temps qu’ils consacrent réellement à l’adoration. L’imam Mālik, dans le Muwaṭṭaʾ, rapporte — d’après un savant digne de confiance de qui il l’a entendu, plutôt que par une chaîne de transmission nominative remontant à un compagnon — qu’il fut montré au Prophète la durée de vie des peuples qui l’avaient précédé. Il sembla alors s’inquiéter que sa propre communauté, dotée d’une espérance de vie bien plus courte, ne puisse jamais égaler la somme d’adoration que ces peuples anciens, à la longévité supérieure, avaient pu accomplir :
أُرِيَ أَعْمَارَ النَّاسِ قَبْلَهُ. أَوْ مَا شَاءَ اللَّهُ مِنْ ذَلِكَ. فَكَأَنَّهُ تَقَاصَرَ أَعْمَارَ أُمَّتِهِ أَنْ لَا يَبْلُغُوا مِنَ الْعَمَلِ، مِثْلَ الَّذِي بَلَغَ غَيْرُهُمْ فِي طُولِ الْعُمُرِ، فَأَعْطَاهُ اللَّهُ لَيْلَةَ الْقَدْرِ، خَيْرٌ مِنْ أَلْفِ شَهْرٍ Il lui fut montré la durée de vie des peuples l’ayant précédé — ou ce qu’Allah en voulut — et il lui sembla que la vie de sa propre communauté était trop courte pour qu’elle puisse atteindre, par ses œuvres, ce que d’autres avaient accompli au cours d’une existence plus longue. Alors Allah lui accorda la Nuit du Destin, meilleure que mille mois.
— Muwaṭṭaʾ Mālik, page imprimée 1/321 de l’édition , rapporté sans chaîne de transmission nominative remontant à un compagnon.
Lue sous cet angle, cette nuit n’est pas une simple récompense liée au calendrier : elle est décrite comme une compensation pour ce que la brièveté de la vie de cette ultime communauté lui aurait autrement coûté. Une vie plus courte ne signifiait pas une part moindre de ce qu’une vie plus longue permettait d’acquérir.
تَنَزَّلُ ٱلْمَلَـٰٓئِكَةُ وَٱلرُّوحُ فِيهَا بِإِذْنِ رَبِّهِم مِّن كُلِّ أَمْرٍ Durant celle-ci descendent les anges ainsi que l’Esprit, avec la permission de leur Seigneur, pour tout ordre.
— Sourate al-Qadr, 97:4
« L’Esprit » désigne ici Jibrīl, mentionné séparément des « anges » pour souligner son rang parmi eux. Un aperçu de ce rang est préservé dans un récit d’Ibn Masʿūd concernant la taille sous laquelle le Prophète l’a vu un jour : interrogé sur le sens des versets coraniques « il fut à une distance de deux portées d’arc, ou plus près encore, et Il révéla à Son serviteur ce qu’Il révéla » (53:8–10), Ibn Masʿūd répondit que Muḥammad avait vu Jibrīl doté de six cents ailes —
أَنَّ مُحَمَّدًا رَأَى جِبْرِيلَ لَهُ سِتُّمِائَةِ جَنَاحٍ que Muḥammad a vu Jibrīl, lequel possède six cents ailes.
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 6/141 de l’édition , hadith 4857, dans le chapitre sur le tafsīr de la sourate al-Najm.
C’est cet ange, d’une telle envergure, qui descend lors de cette nuit unique, accompagné de tous les autres anges chargés d’exécuter les décrets de l’année. Un autre récit, attribué à Abū Hurayrah, indique clairement ce que ce nombre est censé représenter :
لَيْلَةُ الْقَدْرِ لَيْلَةُ السَّابِعَةِ، أَوِ التَّاسِعَةِ وَعِشْرِينَ، وَإِنَّ الْمَلَائِكَةَ تِلْكَ اللَّيْلَةَ أَكْثَرُ فِي الْأَرْضِ مِنْ عَدَدِ الْحَصَى La Nuit du Destin est la vingt-septième nuit, ou la vingt-neuvième, et les anges sur terre cette nuit-là sont plus nombreux que les cailloux.
— Ṣaḥīḥ Ibn Khuzaymah, page imprimée 3/332 du recueil , hadith 2194, qualifié de ḥasan par le spécialiste du hadith Nāṣir al-Dīn al-Albānī, qui précise qu’il est examiné plus en détail dans al-Silsilah al-Ṣaḥīḥah (2205).
Une terre où il ne reste plus le moindre espace visible pour quoi que ce soit d’autre : telle est l’image que ce récit cherche à transmettre. Il ne s’agit pas d’une métaphore pour décrire une nuit mouvementée, mais bien d’une affirmation sur la façon dont le monde se retrouve submergé par un seul type d’invités.
سَلَـٰمٌ هِىَ حَتَّىٰ مَطْلَعِ ٱلْفَجْرِ Elle est paix, jusqu’à l’apparition de l’aube.
— Sourate al-Qadr, 97:5
La sourate se clôt sur un seul mot qui résonne en réalité tout au long de la nuit : la paix, ininterrompue jusqu’aux premières lueurs du jour. De manière plus générale, la nuit est traitée dans le Coran comme un moment privilégié de proximité avec Allah : l’injonction de « lève-toi pour prier la nuit, à l’exception d’une petite partie » (73:2) et la description de « ceux qui passent la nuit prosternés et debout devant leur Seigneur » (25:64) la distinguent toutes deux du jour. Un hadith rapporté d’après Abū Hurayrah décrit ce qui se répète chaque nuit de l’année, dans son dernier tiers, et permet de comprendre pourquoi la nuit revêt une telle importance :
يَنْزِلُ رَبُّنَا كُلَّ لَيْلَةٍ إِلَى السَّمَاءِ الدُّنْيَا حِينَ يَبْقَى ثُلُثُ اللَّيْلِ الْآخِرُ، يَقُولُ: مَنْ يَدْعُونِي فَأَسْتَجِيبَ لَهُ، مَنْ يَسْأَلُنِي فَأُعْطِيَهُ، مَنْ يَسْتَغْفِرُنِي فَأَغْفِرَ لَهُ Notre Seigneur descend chaque nuit au ciel le plus bas, lorsqu’il ne reste que le dernier tiers de la nuit, et dit : « Qui M’invoque, que Je l’exauce ? Qui Me demande, que Je lui donne ? Qui implore Mon pardon, que Je lui pardonne ? »
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 2/53 de l’édition , hadith 1145, rapporté d’après Abū Hurayrah.
Ce récit décrit chaque nuit de l’année, et non celle-ci en particulier — ce qui fait justement partie du message. Si une nuit ordinaire porte déjà en elle une telle invitation ouverte, une nuit qui, de surcroît, est remplie d’anges qui descendent et que le Coran qualifie de paix absolue, n’est certainement pas une nuit à passer endormi.
La sourate elle-même n’emploie jamais le mot « privé » — mais un hadith préservé dans les Sunan al-Nasāʾī le fait, décrivant le mois de Ramaḍān comme celui qui abrite cette nuit et énonçant sans détour le prix à payer si on la manque :
أتاكُم رمضان شهرٌ مبارك، فرَضَ اللهُ عليكم صيامه، تُفَتَّحُ فيه أبواب السَّماء، وتُغَلَّقُ فيه أبواب الجحيم، وتُغَلُّ فيه مَرَدَةُ الشَّياطين، لِله فيه ليلة خير من ألف شهر، مَنْ حُرِمَ خيرَها فقد حُرِم Ramaḍān, un mois béni, vous est venu. Allah vous y a prescrit le jeûne. Durant ce mois, les portes du ciel sont ouvertes, les portes de l’Enfer sont fermées, et les diables les plus rebelles sont enchaînés. Allah y possède une nuit meilleure que mille mois — quiconque est privé de son bien est véritablement privé.
— Sunan al-Nasāʾī, page imprimée 4/193 de l’édition , hadith 2106, rapporté d’après Abū Hurayrah.
Les éditeurs de cet ouvrage notent qu’une partie de ce récit est purement authentique, et que la phrase finale concernant la nuit meilleure que mille mois est qualifiée de ḥasan grâce à une narration corroborante d’Anas ibn Mālik consignée dans les Sunan Ibn Mājah — suffisamment solide pour s’y appuyer, même si cette chaîne de transmission spécifique n’en est pas la voie la plus forte. Être « privé » ici ne signifie pas échouer à reconnaître la nuit lorsqu’elle survient. C’est laisser passer une nuit ainsi décrite sans y prêter attention, comme n’importe quelle autre.
Cinq versets, une comparaison, et chaque élément de preuve ci-dessus pointe vers la même conclusion que la sourate énonce d’emblée dans son troisième verset : une seule nuit, mise à profit à bon escient, surpasse ce que des mois d’efforts ordinaires pourraient autrement acquérir. Lisez la sourate elle-même, en arabe et en traduction, sur qurangallery.com/quran.
Si quoi que ce soit ci-dessus est inexact — une traduction qui s’éloigne de l’arabe, une citation qui ne tient pas la route, ou une évaluation de hadith affirmée avec plus d’assurance que la source ne le permet — dites-le-nous. Cette correction a plus de valeur à nos yeux que de laisser cet article sans remise en question.
Puisse Allah ﷻ faire en sorte qu’aucun d’entre nous ne compte parmi ceux qui sont privés des bienfaits de cette nuit.