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Sourate al-Taghabun : Le Jour de la perte et du profit mutuels

La sourate al-Taghabun tire son nom d'un terme commercial désignant un jour unique, puis consacre ses dix-huit versets à révéler ce qui s'y échange réellement : chaque épreuve, chaque être cher et chaque pièce donnée. Pris dans leur ensemble, ils décrivent une seule et même transaction, proposée sur trois fronts différents.

Auteur
L'équipe Quran Gallery
Publié le
Temps de lecture
Lecture de 11 min

La sourate al-Taghābun, révélée à Médine, compte dix-huit versets et tire son nom d’un mot qui n’apparaît nulle part ailleurs dans le Coran. Taghābun (تغابن) est un terme commercial. Il décrit ce qui se produit sur un marché lorsqu’une partie tire profit d’une transaction tandis que l’autre se retrouve lésée, chacune ne découvrant qu’après coup le véritable coût de l’échange. La sourate s’ouvre en décrivant la souveraineté d’Allah sur tout ce qui se trouve dans les cieux et sur la terre, puis consacre le reste de ses versets à trois éléments qui semblent sans lien jusqu’à ce que la métaphore commerciale ne les unisse : les épreuves qui frappent sans prévenir, les membres de la famille qu’un croyant chérit le plus, et l’argent qu’il lui est demandé de donner. Chacun de ces éléments, soutient la sourate, constitue une transaction dont la véritable valeur n’est pas encore visible. Le Jour qui lui donne son nom est tout simplement celui où chacune de ces transactions se voit attribuer son prix définitif.

La plupart des noms que le Coran donne au Jour du Jugement décrivent sa nature ou ce qui s’y déroule : l’Événement submergeant, l’Inéluctable, le Jour de la Résurrection. Celui-ci, en revanche, décrit un résultat :

يَوْمَ يَجْمَعُكُمْ لِيَوْمِ ٱلْجَمْعِ ۖ ذَٰلِكَ يَوْمُ ٱلتَّغَابُنِ ۗ وَمَن يُؤْمِنۢ بِٱللَّهِ وَيَعْمَلْ صَـٰلِحًا يُكَفِّرْ عَنْهُ سَيِّـَٔاتِهِۦ وَيُدْخِلْهُ جَنَّـٰتٍ تَجْرِى مِن تَحْتِهَا ٱلْأَنْهَـٰرُ خَـٰلِدِينَ فِيهَآ أَبَدًا ۚ ذَٰلِكَ ٱلْفَوْزُ ٱلْعَظِيمُ

Le jour où Il vous réunira pour le jour du Rassemblement, ce sera le jour de la perte et du profit mutuels. Et quiconque croit en Allah et accomplit de bonnes œuvres, Il lui effacera ses mauvaises actions et le fera entrer dans des Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, pour y demeurer éternellement. Voilà l’énorme succès.

Sourate al-Taghābun, 64:9

Ibn Kathīr rapporte qu’Ibn ʿAbbās l’a désigné comme l’un des noms propres au Jour du Jugement, l’expliquant de la même manière que Qatādah et Mujāhid : ce jour-là, les gens du Paradis l’emportent sur les gens de l’Enfer, chaque groupe découvrant pour la première fois ce qu’il a réellement payé et ce qu’il a réellement reçu. Muqātil ibn Ḥayyān en a exprimé l’ampleur plus crûment, dans des termes qu’Ibn Kathīr préserve également : il n’y a pas de plus grande perte que de voir une partie entrer au Paradis tandis que l’autre est menée au Feu, dans l’édition , page imprimée 7/290. Toute transaction implique deux parties. C’est le jour où les deux camps voient enfin la facture. La sourate consacre alors le reste de ses versets à décrire trois échanges encore ouverts tant que nous sommes en vie, nous laissant l’opportunité de les conclure différemment.

Le tout premier verset de la sourate en donne la mesure avant même d’aborder ces sujets :

يُسَبِّحُ لِلَّهِ مَا فِى ٱلسَّمَـٰوَٰتِ وَمَا فِى ٱلْأَرْضِ ۖ لَهُ ٱلْمُلْكُ وَلَهُ ٱلْحَمْدُ ۖ وَهُوَ عَلَىٰ كُلِّ شَىْءٍ قَدِيرٌ

Ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre glorifient Allah. À Lui la royauté et à Lui les louanges. Et Il est Omnipotent.

Sourate al-Taghabun, 64:1

Rien de ce qui suit n’est un accord entre égaux. Il s’agit d’un Souverain qui fixe des conditions à ceux qui ne possèdent rien qui ne leur ait d’abord été donné.

Le premier de ces trois échanges est celui que personne ne demande à conclure : la perte qui survient tout simplement — une maladie, un décès, une porte qui se ferme sans crier gare.

مَآ أَصَابَ مِن مُّصِيبَةٍ إِلَّا بِإِذْنِ ٱللَّهِ ۗ وَمَن يُؤْمِنۢ بِٱللَّهِ يَهْدِ قَلْبَهُۥ ۚ وَٱللَّهُ بِكُلِّ شَىْءٍ عَلِيمٌ

Nul malheur n’atteint quiconque si ce n’est par la permission d’Allah. Et quiconque croit en Allah, Il guide son cœur. Et Allah est Omniscient.

Sourate al-Taghabun, 64:11

Ibn Kathīr met ce passage en parallèle avec un verset de la sourate al-Ḥadīd — affirmant que chaque épreuve était déjà écrite avant de se produire — puis se penche sur ce que le verset promet à celui qui est frappé : quiconque subit une perte, la reconnaît comme décrétée par Allah, et l’accueille avec patience et acceptation plutôt qu’avec ressentiment, voit cette acceptation même guider son cœur vers la certitude. Il rapporte les propos de ʿAlī ibn Abī Ṭalḥah d’après Ibn ʿAbbās sur ce que signifie ici « guider son cœur » : acquérir la certitude que ce qui vous a atteint ne pouvait vous manquer, et que ce qui vous a manqué ne pouvait vous atteindre. Il cite également, de manière distincte, l’interprétation de Saʿīd ibn Jubayr et de Muqātil ibn Ḥayyān, pour qui cela signifie prononcer les paroles de la sourate al-Baqarah, 2:156 — « C’est à Allah que nous appartenons et c’est à Lui que nous retournons » — au moment même où la perte survient, dans l’édition , page imprimée 7/291. Aucun de ces récits ne demande à la personne affligée de ne rien ressentir. Tous deux décrivent un esprit qui a déjà intégré l’origine de la perte, avant même qu’elle ne survienne.

C’est un bien étrange échange pour être qualifié de transaction : personne ne choisit d’être frappé par un malheur. Ce qui s’échange n’est pas la perte en elle-même, mais la réaction face à celle-ci : le ressentiment en échange de rien, ou la soumission en échange d’un cœur guidé. Une seule des deux parties de cet échange a toujours dépendu de la personne qui le subit.

Le deuxième échange est plus difficile à accepter que le premier, car il désigne une chose qu’un croyant ne voudrait jamais considérer comme dangereuse :

يَـٰٓأَيُّهَا ٱلَّذِينَ ءَامَنُوٓا۟ إِنَّ مِنْ أَزْوَٰجِكُمْ وَأَوْلَـٰدِكُمْ عَدُوًّا لَّكُمْ فَٱحْذَرُوهُمْ ۚ وَإِن تَعْفُوا۟ وَتَصْفَحُوا۟ وَتَغْفِرُوا۟ فَإِنَّ ٱللَّهَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ

Ô vous qui avez cru ! Vous avez de vos épouses et de vos enfants un ennemi [une tentation]. Prenez-y garde donc. Mais si vous pardonnez, excusez et passez l’éponge, alors Allah est Pardonneur et Miséricordieux.

Sourate al-Taghabun, 64:14

إِنَّمَآ أَمْوَٰلُكُمْ وَأَوْلَـٰدُكُمْ فِتْنَةٌ ۚ وَٱللَّهُ عِندَهُۥٓ أَجْرٌ عَظِيمٌ

Vos biens et vos enfants ne sont qu’une épreuve, alors qu’auprès d’Allah se trouve une énorme récompense.

Sourate al-Taghabun, 64:15

Ibn Kathīr prend soin de préciser ce que signifie le terme « ennemi » ici : il ne s’agit pas d’hostilité, mais de l’attrait d’aimer quelqu’un au point que cela devienne une excuse pour négliger ce qu’Allah demande. Il cite l’explication de Mujāhid — un homme est poussé à rompre les liens de parenté ou à désobéir à son Seigneur, et se retrouve incapable de refuser quoi que ce soit à l’être aimé, même en sachant qu’il a tort — et rapporte que le verset a été révélé au sujet d’hommes à la Mecque qui souhaitaient émigrer pour rejoindre le Prophète (paix et bénédictions sur lui) mais en étaient empêchés par leurs propres épouses et enfants, dans l’édition , page imprimée 7/292. L’instruction qui suit n’est pas de les aimer moins. C’est de pardonner cette influence lorsqu’elle se manifeste, de la même manière qu’Allah pardonne — car l’amour en soi n’est pas une faute ; c’est le refus de voir ce qu’il coûte qui en est une.

Ce à quoi ressemble cette épreuve dans la pratique, plutôt qu’en théorie, est illustré par un récit. Buraydah a rapporté que le Prophète (paix et bénédictions sur lui) était en train de prononcer un sermon lorsque ses petits-fils al-Ḥasan et al-Ḥusayn s’avancèrent vers lui en trébuchant, vêtus de chemises rouges, apprenant encore à marcher :

كَانَ رَسُولُ اللهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ يَخْطُبُنَا إِذْ جَاءَ الْحَسَنُ وَالْحُسَيْنُ عَلَيْهِمَا قَمِيصَانِ أَحْمَرَانِ يَمْشِيَانِ وَيَعْثُرَانِ، فَنَزَلَ رَسُولُ اللهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ مِنَ الْمِنْبَرِ، فَحَمَلَهُمَا وَوَضَعَهُمَا بَيْنَ يَدَيْهِ، ثُمَّ قَالَ: صَدَقَ اللهُ ﴿إِنَّمَا أَمْوَالُكُمْ وَأَوْلَادُكُمْ فِتْنَةٌ﴾. نَظَرْتُ إِلَى هَذَيْنِ الصَّبِيَّيْنِ يَمْشِيَانِ وَيَعْثُرَانِ، فَلَمْ أَصْبِرْ حَتَّى قَطَعْتُ حَدِيثِي وَرَفَعْتُهُمَا

Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) nous faisait un sermon lorsque al-Ḥasan et al-Ḥusayn arrivèrent, vêtus de deux chemises rouges, trébuchant en marchant. Le Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) descendit de la chaire, les prit dans ses bras et les plaça devant lui, puis dit : « Allah a dit vrai : ‘Vos biens et vos enfants ne sont qu’une épreuve.’ J’ai regardé ces deux garçons trébucher en marchant, et je n’ai pu patienter, si bien que j’ai interrompu mon discours pour les soulever. »

— rapporté d’après Buraydah dans les Sunan al-Tirmidhī, page imprimée 6/117 de l’édition , où al-Tirmidhī lui-même qualifie ce récit de ḥasan gharīb.

L’homme qui transmet la révélation sur le danger d’aimer ses enfants à l’excès est le même qui s’est arrêté au beau milieu d’un sermon parce que deux bambins trébuchaient devant lui. La sourate ne demande pas de réprimer cet instinct. Elle demande que, lorsque l’attachement envers un conjoint ou un enfant pousse à négliger ce qu’Allah exige, la réponse soit la même miséricorde que celle dont Allah fait preuve : le pardon, et non le ressentiment — envers les personnes mêmes par qui l’épreuve se manifeste.

Entre l’épreuve de la famille et celle de la richesse, la sourate insère un unique verset de soulagement pratique :

فَٱتَّقُوا۟ ٱللَّهَ مَا ٱسْتَطَعْتُمْ وَٱسْمَعُوا۟ وَأَطِيعُوا۟ وَأَنفِقُوا۟ خَيْرًا لِّأَنفُسِكُمْ ۗ وَمَن يُوقَ شُحَّ نَفْسِهِۦ فَأُو۟لَـٰٓئِكَ هُمُ ٱلْمُفْلِحُونَ

Craignez Allah, donc, autant que vous le pouvez, écoutez, obéissez et faites largesse : ce sera un bien pour vous-mêmes. Et quiconque a été protégé contre sa propre avidité… ceux-là sont ceux qui réussissent.

Sourate al-Taghabun, 64:16

Ibn Kathīr relie l’expression « autant que vous le pouvez » à un récit qu’il situe dans les deux Ṣaḥīḥs, d’après Abū Hurayrah : le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit que tout ce qu’il ordonne ne doit être entrepris que dans la mesure de ses capacités, tandis que tout ce qu’il interdit doit simplement être évité de manière absolue. Cette asymétrie est en soi une miséricorde : l’obligation est plafonnée par la capacité, tandis que l’interdiction ne l’est pas, dans l’édition , page imprimée 7/294. Un croyant à qui l’on vient de dire que ses proches peuvent devenir une épreuve ne se voit pas imposer une norme impossible pour gérer cette épreuve. La loi exige un effort proportionné à la force de chacun, et non une performance de perfection que personne ne pourrait soutenir.

La troisième épreuve mentionnée par la sourate est la richesse — et c’est ici que le vocabulaire commercial du titre de la sourate cesse d’être une métaphore pour devenir les termes littéraux d’une offre :

إِن تُقْرِضُوا۟ ٱللَّهَ قَرْضًا حَسَنًا يُضَـٰعِفْهُ لَكُمْ وَيَغْفِرْ لَكُمْ ۚ وَٱللَّهُ شَكُورٌ حَلِيمٌ

Si vous faites à Allah un bon prêt, Il vous le multipliera et vous pardonnera. Allah est Très Reconnaissant et Indulgent.

Sourate al-Taghabun, 64:17

Le commentaire d’Ibn Kathīr sur ce verset est bref, presque pragmatique : tout ce que vous dépensez, Allah le remplace ; tout ce que vous donnez en aumône, Il le récompense. Le terme shakūr signifie qu’Il rétribue abondamment un petit don, tandis que ḥalīm signifie qu’Il passe l’éponge, pardonne et ignore les péchés qui l’ont précédé, dans l’édition , page imprimée 7/295. Le mot que la sourate utilise pour cette transaction est qarḍ — un prêt — et ce n’est pas sans raison : un prêt n’est pas un don fait sans attente de retour ; c’est de l’argent remis avec la certitude qu’il sera restitué. La sourate décrit Allah, qui possède déjà tout, comme l’emprunteur qui insiste pour rembourser avec un surplus.

Abū Hurayrah a rapporté à quoi ressemble ce remboursement lorsqu’il s’agit d’une simple datte, donnée honnêtement :

مَنْ تَصَدَّقَ بِعَدْلِ تَمْرَةٍ مِنْ كَسْبٍ طَيِّبٍ، وَلَا يَقْبَلُ اللهُ إِلَّا الطَّيِّبَ، وَإِنَّ اللهَ يَتَقَبَّلُهَا بِيَمِينِهِ، ثُمَّ يُرَبِّيهَا لِصَاحِبِهِ، كَمَا يُرَبِّي أَحَدُكُمْ فَلُوَّهُ، حَتَّى تَكُونَ مِثْلَ الْجَبَلِ

Quiconque donne en aumône l’équivalent d’une datte provenant d’un bien bon et honnêtement acquis — car Allah n’accepte que ce qui est bon — Allah la reçoit dans Sa main droite, puis la fait fructifier pour son propriétaire, tout comme l’un de vous élève son poulain, jusqu’à ce qu’elle devienne comme une montagne.

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 2/108 de l’édition , dans le chapitre sur l’aumône qui n’est pas acceptée si elle provient de biens illicitement acquis.

Une datte est l’une des plus petites choses qu’une personne puisse donner. Le hadith ne décrit pas un don simplement égalé, doublé, ou même généreusement multiplié — il décrit quelque chose de vivant, soigné patiemment au fil du temps, à la manière d’un fermier élevant son bétail, jusqu’à ce qu’une simple datte atteigne la taille d’une montagne. Lu à la lumière du verset de la sourate, la métaphore prend tout son sens : voilà à quoi ressemble un bon prêt fait à Allah lorsqu’il est finalement remboursé — non pas une transaction réglée en une seule fois, mais un rendement qui ne cesse de croître tant que son propriétaire patiente.

Mettez ces trois épreuves en parallèle et la structure de la sourate apparaît clairement. Une calamité teste si le cœur accepte ce qu’il n’a pas choisi. Un conjoint ou un enfant teste si l’amour qu’on leur porte finit par étouffer l’obéissance à Celui qui les a donnés. La richesse teste si l’on a confiance que ce qui est donné reviendra multiplié, plutôt que d’être thésaurisé en prévision d’un avenir auquel Allah a déjà pourvu. Aucune de ces trois épreuves n’est facultative, et aucune ne révèle sa véritable valeur au moment où elle se produit. Cette valeur ne devient visible que le jour qui donne son nom à la sourate, lorsque ce qui ressemblait à une perte s’avère avoir été, depuis le début, la meilleure part du marché.

Lisez le reste de la sourate al-Taghabun, en arabe et en traduction, sur qurangallery.com/quran.

Si quoi que ce soit ci-dessus est inexact — une traduction qui s’éloigne de l’arabe, une citation qui ne tient pas la route, ou une évaluation affirmée avec plus de certitude que la source ne le permet — dites-le-nous. Cette correction a plus de valeur à nos yeux que de laisser cet article sans remise en question.

Puisse Allah ﷻ guider nos cœurs à travers ce que nous n’avons pas choisi, nous pardonner l’amour qui nous éloigne parfois de Lui, et accepter de notre part ne serait-ce que la plus petite datte donnée honnêtement.