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Cette solitude qu'il n'a jamais délaissée : ce que l'i'tikaf exige du cœur

Avant même de recevoir la première révélation, le Messager d'Allah avait déjà pour habitude de se retirer dans une grotte aux abords de la Mecque. Après la prophétie, cette solitude a pris la forme d'un rite appelé iʿtikāf. Les textes montrent qu'il l'a observé chaque année sans exception, allant jusqu'à en doubler la durée l'année de sa mort.

Auteur
The Quran Gallery team
Publié le
Temps de lecture
Lecture de 9 min

Avant même que Jibrīl ne descende avec le moindre verset, l’homme qui allait devenir le Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) avait déjà compris la valeur de la solitude. Il laissait la Mecque derrière lui — son bruit, ses marchandages, sa foule — pour gravir la montagne jusqu’à la grotte de Ḥirā’. ʿĀ’ishah (qu’Allah l’agrée) a décrit la forme que prenait cette habitude dans le tout premier hadith du recueil Ṣaḥīḥ al-Bukhārī :

ثُمَّ حُبِّبَ إِلَيْهِ الْخَلَاءُ، وَكَانَ يَخْلُو بِغَارِ حِرَاءٍ فَيَتَحَنَّثُ فِيهِ – وَهُوَ التَّعَبُّدُ – اللَّيَالِيَ ذَوَاتِ الْعَدَدِ

Puis, la solitude lui fut rendue chère. Il se retirait alors dans la grotte de Ḥirā’ pour s’y consacrer à l’adoration plusieurs nuits d’affilée.

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 1/4 de l’édition , tiré du chapitre introductif sur les débuts de la révélation.

Cette phrase décrit un homme qui, bien qu’il n’eût pas encore de religion à suivre, faisait déjà le choix de s’isoler. L’islam n’a pas inventé ce besoin chez lui ; l’islam a légiféré un cadre pour continuer à le cultiver. Cette forme légiférée s’appelle l’iʿtikāf — le fait de s’enfermer dans une mosquée, coupé de l’agitation du monde, pour l’amour d’Allah seul. La fermeté avec laquelle il s’y est attaché, dès qu’il en a eu la possibilité, constitue le cœur de cet article.

L’unique verset qui régit l’iʿtikāf ne le présente pas comme un sujet nouveau. Il s’insère dans un passage traitant d’un tout autre thème — ce qui est permis ou non entre époux pendant les nuits de Ramaḍān — et part simplement du principe que le lecteur sait déjà ce qu’est un iʿtikāf :

أُحِلَّ لَكُمْ لَيْلَةَ ٱلصِّيَامِ ٱلرَّفَثُ إِلَىٰ نِسَآئِكُمْ ۚ هُنَّ لِبَاسٌ لَّكُمْ وَأَنتُمْ لِبَاسٌ لَّهُنَّ ۗ عَلِمَ ٱللَّهُ أَنَّكُمْ كُنتُمْ تَخْتَانُونَ أَنفُسَكُمْ فَتَابَ عَلَيْكُمْ وَعَفَا عَنكُمْ ۖ فَٱلْـَٔـٰنَ بَـٰشِرُوهُنَّ وَٱبْتَغُوا۟ مَا كَتَبَ ٱللَّهُ لَكُمْ ۚ وَكُلُوا۟ وَٱشْرَبُوا۟ حَتَّىٰ يَتَبَيَّنَ لَكُمُ ٱلْخَيْطُ ٱلْأَبْيَضُ مِنَ ٱلْخَيْطِ ٱلْأَسْوَدِ مِنَ ٱلْفَجْرِ ۖ ثُمَّ أَتِمُّوا۟ ٱلصِّيَامَ إِلَى ٱلَّيْلِ ۚ وَلَا تُبَـٰشِرُوهُنَّ وَأَنتُمْ عَـٰكِفُونَ فِى ٱلْمَسَـٰجِدِ ۗ تِلْكَ حُدُودُ ٱللَّهِ فَلَا تَقْرَبُوهَا ۗ كَذَٰلِكَ يُبَيِّنُ ٱللَّهُ ءَايَـٰتِهِۦ لِلنَّاسِ لَعَلَّهُمْ يَتَّقُونَ

On vous a permis, la nuit du jeûne, d’avoir des rapports avec vos épouses ; elles sont un vêtement pour vous et vous êtes un vêtement pour elles. Allah sait que vous vous trompiez vous-mêmes à ce sujet. Il a accueilli votre repentir et vous a pardonné. Désormais, cohabitez avec elles et recherchez ce qu’Allah a prescrit pour vous. Mangez et buvez jusqu’à ce que se distingue, pour vous, le fil blanc de l’aube du fil noir de la nuit. Puis accomplissez le jeûne jusqu’à la nuit. Mais ne cohabitez pas avec elles pendant que vous êtes en retraite (iʿtikāf) dans les mosquées. Voilà les limites d’Allah : ne vous en approchez pas. C’est ainsi qu’Allah expose clairement Ses signes aux gens, afin qu’ils atteignent la piété.

Sūrat al-Baqarah, 2:187

Deux constats s’imposent. Premièrement, l’iʿtikāf existait déjà en tant que pratique connue avant même que ce verset n’en fixe une règle — la précision « pendant que vous êtes en iʿtikāf dans les mosquées » ne nécessitait aucune explication supplémentaire pour ceux qui recevaient la révélation. Deuxièmement, l’unique phrase qui y est consacrée pose une limite, et non une introduction : ne faites pas cette chose précise pendant votre retraite. Tout le reste de ce que l’on sait sur la nature et le but de l’iʿtikāf ne provient pas d’autres versets, mais de la manière dont le Prophète l’a vécu.

Deux récits — l’un issu de son foyer, l’autre d’un Compagnon qui observait attentivement sa pratique — décrivent cette même habitude sous deux angles différents.

L’épouse du Prophète, ʿĀ’ishah, a rapporté :

… كَانَ يَعْتَكِفُ الْعَشْرَ الْأَوَاخِرَ مِنْ رَمَضَانَ حَتَّى تَوَفَّاهُ اللَّهُ، ثُمَّ اعْتَكَفَ أَزْوَاجُهُ مِنْ بَعْدِهِ

…il accomplissait l’iʿtikāf durant les dix derniers jours de Ramaḍān jusqu’à ce qu’Allah le rappelle à Lui, puis ses épouses l’ont accompli après lui.

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 2/713 de l’édition , rapporté par ʿĀ’ishah.

Abū Hurayrah a ajouté le détail qui rend cette habitude non pas simplement régulière, mais tout à fait remarquable :

… يَعْتَكِفُ فِي كُلِّ رَمَضَانٍ عَشْرَةَ أَيَّامٍ، فَلَمَّا كَانَ الْعَامُ الَّذِي قُبِضَ فِيهِ اعْتَكَفَ عِشْرِينَ يَوْمًا

…il accomplissait l’iʿtikāf pendant dix jours à chaque Ramaḍān ; l’année de sa mort, il l’a accompli pendant vingt jours.

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 2/719 de l’édition , rapporté par Abū Hurayrah.

Mis bout à bout, ces récits décrivent une habitude répétée chaque année sans la moindre exception, et qui, lors de la dernière année de sa vie — pour des raisons que les textes n’expliquent pas — a été doublée plutôt que réduite. Un homme vivant ses derniers mois a, de toute évidence, moins de choses qui valent la peine d’être faites deux fois. Al-Zuhrī, un savant de la génération ayant succédé aux Compagnons, constatait à quel point cette pratique s’était déjà raréfiée parmi les musulmans et ne parvenait pas à se l’expliquer :

عَجَبًا لِلنَّاسِ كَيْفَ تَرَكُوا الِاعْتِكَافَ

Je m’étonne des gens — comment ont-ils pu délaisser l’iʿtikāf.

al-Baḥr al-Rā’iq, commentaire d’Ibn Nujaym, page imprimée 2/322 de l’édition . La remarque complète d’al-Zuhrī, telle que la rapporte Ibn Nujaym, donne directement la raison de son étonnement : le Prophète avait pour habitude d’adopter une pratique pour ensuite la délaisser, encore et encore — à l’exception de celle-ci. De tout ce qu’il a pu accomplir, l’iʿtikāf fut la seule chose qu’il n’a jamais abandonnée, depuis son installation à Médine jusqu’à sa mort.

Remarquez la forme de cet argument. Il ne s’agit pas de dire « le Prophète l’a fait, donc nous le devons ». Il s’agit de dire « le Prophète a délaissé d’autres choses mais a conservé celle-ci » — une pratique unique, distinguée par sa constance parmi tant d’autres qu’il abordait avec plus de souplesse. C’est une affirmation bien plus forte que celle d’une simple habitude. C’est une affirmation qui relève de la priorité.

La description extérieure de l’iʿtikāf — rester à l’intérieur d’une mosquée, minimiser les discussions, réduire son sommeil — vous indique ce que fait le corps. Elle ne vous dit pas à quoi sert cette pratique. Pour le comprendre, la grille de lecture la plus claire offerte par la Sunnah réside dans la définition d’un tout autre mot : l’iḥsān, le degré le plus élevé de l’adoration, que le Prophète a expliqué lorsqu’un inconnu l’a interrogé directement à ce sujet.

أَنْ تَعْبُدَ اللَّهَ كَأَنَّكَ تَرَاهُ، فَإِنْ لَمْ تَكُنْ تَرَاهُ فَإِنَّهُ يَرَاكَ

Que tu adores Allah comme si tu Le voyais ; car si tu ne Le vois pas, sache que Lui te voit.

— Ṣaḥīḥ Muslim, page imprimée 1/36 de l’édition , tiré du hadith de Jibrīl.

Tout ce dont la mosquée nous dépouille pendant l’iʿtikāf — le marché, le téléphone, les banalités, les courses — est écarté pour que cette phrase ait la place de devenir réalité pendant dix jours consécutifs, sans la moindre interruption. La vie ordinaire remplit nos heures de personnes qui nous regardent et de tâches à accomplir ; l’iʿtikāf vide ces heures jusqu’à ce que la seule présence dont il faille se soucier soit celle qui, de toute façon, nous observait depuis le début. Ce n’est pas un état d’esprit dans lequel on glisse par accident. C’est précisément ce que ce dépouillement est censé produire.

Le mot iʿtikāf est souvent traduit par « isolement » ou « retraite », et ces deux termes sont justes dans une certaine mesure, mais ils décrivent le contenant, pas le contenu. Une personne peut être véritablement seule tout en restant entièrement absorbée par ses soucis, ses souvenirs, ou par le vide absolu. Être seul avec Allah — dans un état où Son évocation, et rien d’autre, vient combler l’espace libéré par la solitude — est le véritable objectif. C’est d’ailleurs, de manière très révélatrice, l’une des sept descriptions données par le Prophète pour qualifier ceux qui seront abrités par Allah un jour où nul autre abri ne sera disponible :

وَرَجُلٌ ذَكَرَ اللَّهَ خَالِيًا فَفَاضَتْ عَيْنَاهُ

…et un homme qui a évoqué Allah dans la solitude, et dont les yeux ont débordé de larmes.

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 1/234 de l’édition .

Remarquez ce qui déclenche les larmes dans cette description : ce n’est ni un sermon, ni une foule, ni un moment d’émotion partagée — c’est un homme seul, qui n’a plus rien à prouver à personne. L’iʿtikāf fabrique délibérément cette condition exacte, dix nuits de suite, ce qui explique en partie pourquoi les textes le considèrent comme une pratique exigeante plutôt que reposante. Une solitude avec un public ne coûte rien. Une solitude qui produit un tel résultat exige un véritable sacrifice.

L’iʿtikāf complet des dix dernières nuits nécessite une mosquée disposée à l’accueillir et dix jours qu’une personne peut réellement libérer. La plupart des lecteurs, la plupart des années, n’auront pas les deux. Ce que la Sunnah offre à tous les autres — y compris à celui qui ne peut pas quitter son domicile du tout — est une version réduite de la même directive : venir à la mosquée, tout simplement, pour la prière et l’évocation, et continuer d’y revenir. Cette habitude, indépendamment de tout iʿtikāf formel, est décrite pour elle-même :

مَا تَوَطَّنَ رَجُلٌ مُسْلِمٌ الْمَسَاجِدَ لِلصَّلَاةِ وَالذِّكْرِ، إِلَّا تَبَشْبَشَ اللَّهُ إِلَيْهِ كَمَا يَتَبَشْبَشُ أَهْلُ الْغَائِبِ بِغَائِبِهِمْ إِذَا قَدِمَ عَلَيْهِمْ

Aucun musulman ne fait des mosquées son lieu de prédilection pour la prière et l’évocation, sans qu’Allah ne l’accueille chaleureusement — à la manière d’une famille qui accueille avec joie un proche qui lui a manqué, lorsqu’il finit par rentrer.

— Sunan Ibn Mājah, page imprimée 1/512 de l’édition , rapporté par Abū Hurayrah.

Cette image — celle d’une famille se précipitant à la porte pour accueillir quelqu’un qui était parti — décrit ce qui s’offre à quiconque ne peut s’aménager dix jours ininterrompus : moins d’heures, passées de la même manière, mais qui comptent tout autant. Une personne dans l’incapacité de passer la nuit sur place peut toujours s’asseoir à la mosquée entre le Maghrib et le ʿIshā’, ou arriver en avance pour le Fajr et y rester jusqu’au lever du soleil, ou encore s’octroyer un seul week-end dans le dernier tiers de Ramaḍān plutôt que rien du tout. L’iʿtikāf complet et cette habitude ordinaire relèvent du même élan à deux échelles différentes — et seule l’une des deux exige dix jours libres avant de pouvoir commencer à la pratiquer dès aujourd’hui.

Notre application d’adhkar rassemble les évocations autour desquelles s’articule l’iʿtikāf — matin, soir, et après chaque prière — pour ces nuits de Ramaḍān où la mosquée est à portée de main, mais pas les dix jours complets.

Si nous avons commis une erreur dans une traduction, une authentification ou un numéro de page, signalez-le-nous et nous la corrigerons publiquement — c’est la raison pour laquelle chaque citation sur cette page renvoie directement à la page imprimée dont elle est tirée.

Puisse Allah ﷻ accepter l’iʿtikāf de tous ceux qui parviennent à accomplir les dix nuits complètes, ainsi que l’unique soirée à la mosquée de ceux qui ne peuvent faire plus — et nous accorder à tous une part de cette solitude décrite par ʿĀ’ishah : seuls, n’ayant plus de comptes à rendre à personne d’autre qu’à Lui.