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Les deux ailes du cœur : cultiver la crainte et l'espoir en Allah
La crainte et l'espoir ne tiraillent pas le croyant dans des directions opposées : ce sont les deux ailes d'un même cœur s'envolant vers Allah. Découvrez leur véritable sens, pourquoi l'un ne va pas sans l'autre, et comment le Coran et les paroles du Prophète nous enseignent à les maintenir en équilibre.
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- The Quran Gallery team
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Chaque croyant est, d’une certaine manière, en voyage — un cheminement qui exige d’emporter trois bagages tout au long de la route : l’amour, la crainte et l’espoir. Abandonnez l’un d’entre eux, et le voyage ne fait pas que ralentir ; il se transforme en tout autre chose. L’amour sans la crainte tourne à la présomption. La crainte sans l’espoir sombre dans le désespoir. Et aucun ne survit seul, car un serviteur qui n’aime pas Allah n’a, à l’origine, aucune véritable raison de craindre de Le décevoir, ni d’espérer se rapprocher de Lui.
Ibn al-Qayyim al-Jawziyyah a décrit cet équilibre en utilisant l’image d’un oiseau en plein vol : l’amour en est la tête, la crainte et l’espoir en sont les deux ailes. Un oiseau doté d’une tête saine et de deux ailes robustes vole parfaitement. Tranchez-lui la tête, et l’oiseau meurt sur-le-champ. Blessez l’une de ses ailes et il survit, mais à peine — cloué au sol, vulnérable et proie facile pour le premier prédateur venu.
Il ne s’agit pas là d’une image abstraite. Elle décrit une réalité sur laquelle chacun peut concrètement travailler, une aile à la fois.
La crainte d’Allah n’a pas vocation à être un vague malaise. Le Coran la lie directement à la connaissance de qui est Allah :
ٱللَّهُ نَزَّلَ أَحْسَنَ ٱلْحَدِيثِ كِتَـٰبًا مُّتَشَـٰبِهًا مَّثَانِىَ تَقْشَعِرُّ مِنْهُ جُلُودُ ٱلَّذِينَ يَخْشَوْنَ رَبَّهُمْ ثُمَّ تَلِينُ جُلُودُهُمْ وَقُلُوبُهُمْ إِلَىٰ ذِكْرِ ٱللَّهِ ۚ ذَٰلِكَ هُدَى ٱللَّهِ يَهْدِى بِهِۦ مَن يَشَآءُ ۚ وَمَن يُضْلِلِ ٱللَّهُ فَمَا لَهُۥ مِنْ هَادٍ Allah a fait descendre le plus beau des récits, un Livre dont les versets se ressemblent et se répètent. Les peaux de ceux qui redoutent leur Seigneur en frissonnent ; puis leurs peaux et leurs cœurs s’apaisent au rappel d’Allah. Telle est la guidée d’Allah par laquelle Il guide qui Il veut. Et quiconque Allah égare n’a point de guide.
— Sūrat al-Zumar, 39:23
Remarquez la séquence décrite par le verset : la récitation ou l’écoute du Coran vient en premier, le frissonnement en découle, et l’apaisement du cœur succède au frisson. Ici, la crainte n’est pas une émotion isolée que l’on s’efforce de susciter de toutes pièces — c’est une réponse à la rencontre véritable avec le texte, verset après verset, en prêtant attention à ce qu’il révèle sur la nature d’Allah.
Une part de cette attention consiste tout simplement à Le nommer correctement. Il est al-Qadīr, l’Omnipotent ; al-Jabbār, le Contraignant, à qui il suffit de dire « Sois » pour qu’une chose soit ; al-Qahhār, le Dominateur Suprême devant qui rien ne peut résister ; al-ʿAẓīm, l’Immense, dont la grandeur dépasse l’entendement de tout esprit créé. Rien de tout cela n’est purement décoratif — c’est précisément ce qui rend la crainte de Lui rationnelle plutôt que superstitieuse. Celui qui a médité sur ces attributs a une raison valable d’éprouver cette crainte ; celui qui ne l’a pas fait ne fait que la deviner.
Le Coran associe également cette crainte à une forme de confiance très particulière. Lorsque Zakariyyā et sa famille sont décrits comme des modèles de dévotion, leur crainte ne s’oppose pas à leur espoir — elle l’accompagne, au sein du même verset :
فَٱسْتَجَبْنَا لَهُۥ وَوَهَبْنَا لَهُۥ يَحْيَىٰ وَأَصْلَحْنَا لَهُۥ زَوْجَهُۥٓ ۚ إِنَّهُمْ كَانُوا۟ يُسَـٰرِعُونَ فِى ٱلْخَيْرَٰتِ وَيَدْعُونَنَا رَغَبًا وَرَهَبًا ۖ وَكَانُوا۟ لَنَا خَـٰشِعِينَ Nous l’exauçâmes, lui donnâmes Yaḥyā et guérîmes son épouse. Ils s’empressaient de faire le bien, Nous invoquaient avec espoir et crainte, et se montraient humbles devant Nous.
— Sūrat al-Anbiyāʼ, 21:90
La même phrase nomme ces deux élans simultanément, car dans la vie de la famille d’un prophète, ils n’ont jamais eu vocation à être séparés.
La peur ordinaire pousse les gens à fuir ce qui les effraie. Une personne effrayée par une araignée ou un chien errant restera pétrifiée ou prendra la fuite. La crainte d’Allah produit l’effet inverse : plus on la ressent, plus on se tourne vers Lui au lieu de s’en détourner.
Cette différence porte un nom dans le vocabulaire classique : cette crainte révérencielle est appelée khashyah, et elle se distingue du khawf, l’effroi ordinaire face à un danger. La peur mondaine va généralement de pair avec l’aversion pour son objet. La khashyah s’accompagne d’amour et de respect, car Celui qui est craint est également la source de tout bienfait que l’on possède. On ne fuit pas Celui qui nous inspire de l’admiration et dont on dépend pour tout ; on s’en approche, avec plus de précaution.
Cette crainte n’est pas non plus une angoisse diffuse. Elle agit comme un moyen de dissuasion — le rempart qui se dresse entre une personne et le péché qu’elle s’apprêtait à commettre. Celui qui laisse cette crainte le retenir dans cette vie est décrit, à plusieurs reprises dans le Coran, comme étant ombragé le Jour du Jugement et préservé du regret. Et il est à noter que la crainte n’est pas décrite comme un état permanent. Pour ceux qui atteignent le Paradis, elle prend fin à l’instant même de leur arrivée, entièrement remplacée par la sécurité :
… ٱدْخُلُوا۟ ٱلْجَنَّةَ لَا خَوْفٌ عَلَيْكُمْ وَلَآ أَنتُمْ تَحْزَنُونَ … « Entrez au Paradis. Vous serez à l’abri de toute crainte et vous ne serez point affligés. »
— Sūrat al-Aʿrāf, 7:49
En d’autres termes, la crainte n’est pas la destination. C’est la discipline qui mène à une destination où la crainte n’a plus aucune raison d’être.
Le contrepoids de la crainte est le rajāʼ — l’espoir en Allah, que les savants décrivent comme le fait de contempler l’immensité de Sa miséricorde et de s’en remettre à Sa générosité sans la moindre réserve. Là où la crainte s’ancre dans la puissance et la majesté d’Allah, l’espoir s’ancre dans Ses noms de douceur : al-Raḥmān, dont la miséricorde embrasse toute chose créée ; al-Ghafūr, qui couvre le péché au lieu de l’exposer ; al-Ḥayiyy, qui est décrit comme éprouvant de la pudeur à renvoyer un suppliant les mains vides.
L’espoir n’est pas un vœu pieux détaché de tout effort. C’est ce qui donne à l’adoration une autre dimension qu’une simple transaction accomplie par effroi. C’est ce qui transforme l’invocation (duʿāʼ) d’une simple formalité en une demande dont on attend véritablement qu’Allah l’exauce. Ibn al-Qayyim est allé jusqu’à décrire l’espoir comme une nécessité absolue pour quiconque emprunte ce chemin — celui qui le perd totalement, ne serait-ce qu’un instant, court le grand danger de tout abandonner, car chaque étape du voyage en dépend : les péchés dont on espère le pardon, les défauts dont on espère la correction, les bonnes actions dont on espère l’acceptation, et la proximité avec Allah que l’on espère finalement atteindre.
Même dans les abîmes du chagrin, cet espoir n’est pas censé se briser. Yaʿqūb (que la paix soit sur lui), ayant déjà perdu un fils et confronté à la perte d’un autre, indique à ses fils restants où se situe exactement la limite :
يَـٰبَنِىَّ ٱذْهَبُوا۟ فَتَحَسَّسُوا۟ مِن يُوسُفَ وَأَخِيهِ وَلَا تَا۟يْـَٔسُوا۟ مِن رَّوْحِ ٱللَّهِ ۖ إِنَّهُۥ لَا يَا۟يْـَٔسُ مِن رَّوْحِ ٱللَّهِ إِلَّا ٱلْقَوْمُ ٱلْكَـٰفِرُونَ « Ô mes fils ! Partez et enquérez-vous de Yūsuf et de son frère ; et ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. Ce sont seulement les gens mécréants qui désespèrent de la miséricorde d’Allah. »
— Sūrat Yūsuf, 12:87
C’est une phrase saisissante dans la bouche d’un père traversant les pires années de sa vie : le désespoir lui-même y est qualifié de chose plus proche de la mécréance que du chagrin. La tristesse n’est pas le problème. Conclure que la miséricorde d’Allah s’est épuisée, voilà le véritable problème.
Le mécanisme spécifique qui engendre l’espoir s’appelle ḥusn al-ẓann billāh — avoir une bonne opinion d’Allah, attendre de Lui le meilleur plutôt que le pire. Il ne s’agit pas là d’un point de bienséance mineur. Le Prophète (que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) a rapporté qu’Allah dit de Lui-même :
أَنَا عِنْدَ ظَنِّ عَبْدِي بِي، وَأَنَا مَعَهُ إِذَا ذَكَرَنِي، فَإِنْ ذَكَرَنِي فِي نَفْسِهِ ذَكَرْتُهُ فِي نَفْسِي، وَإِنْ ذَكَرَنِي فِي مَلَإٍ ذَكَرْتُهُ فِي مَلَإٍ خَيْرٍ مِنْهُمْ، وَإِنْ تَقَرَّبَ إِلَيَّ بِشِبْرٍ تَقَرَّبْتُ إِلَيْهِ ذِرَاعًا، وَإِنْ تَقَرَّبَ إِلَيَّ ذِرَاعًا تَقَرَّبْتُ إِلَيْهِ بَاعًا، وَإِنْ أَتَانِي يَمْشِي أَتَيْتُهُ هَرْوَلَةً « Je suis tel que Mon serviteur M’estime, et Je suis avec lui lorsqu’il se souvient de Moi. S’il se souvient de Moi en lui-même, Je me souviens de lui en Moi-même ; s’il se souvient de Moi dans une assemblée, Je me souviens de lui dans une assemblée meilleure que la leur. S’il s’approche de Moi d’un empan, Je m’approche de lui d’une coudée ; s’il s’approche de Moi d’une coudée, Je m’approche de lui d’une brasse. Et s’il vient vers Moi en marchant, Je viens vers lui en courant. »
— rapporté d’après Abū Hurayrah, Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 9/121 de l’édition .
Lisez cela attentivement et vous verrez que l’arithmétique est délibérément asymétrique : chaque petit pas vers Allah est récompensé par un pas bien plus grand en retour, et le serviteur qui se contente de marcher est accueilli par Allah qui décrit Sa propre venue vers lui en courant. Ce n’est pas là le langage d’un Seigneur qui attendrait de prendre quelqu’un en défaut. C’est une invitation ouverte à espérer le bien.
Cela prend tout son sens à la toute fin d’une vie. Jābir ibn ʿAbdillāh a rapporté que dans les derniers jours du Prophète, c’est ce qu’il a choisi de souligner :
لَا يَمُوتَنَّ أَحَدُكُمْ إِلَّا وَهُوَ يُحْسِنُ بِاللهِ الظَّنَّ « Qu’aucun de vous ne meure sans avoir une bonne opinion d’Allah. »
— rapporté d’après Jābir ibn ʿAbdillāh, Ṣaḥīḥ Muslim, page imprimée 8/165 de l’édition .
Trois jours avant sa propre mort, n’ayant plus rien à gagner à prononcer des paroles pour la forme, c’est l’instruction que le Prophète (que la paix soit sur lui) a choisi de laisser derrière lui. Il vaut la peine de s’arrêter un instant pour comprendre pourquoi il a choisi de dire cela, parmi tant d’autres choses, à ce moment précis.
Rien de tout cela n’autorise à s’appuyer entièrement sur l’espoir et à laisser la crainte s’atrophier. Un espoir sans limites engendre une complaisance qui empêche de prêter attention à ses propres péchés. Une crainte sans limites engendre un désespoir qui pousse à cesser tout effort. Les savants qui ont étudié cet équilibre ont proposé une règle générale plutôt qu’un ratio fixe : penchez vers la crainte dans les moments d’aisance, lorsque l’oubli survient le plus facilement, et vers l’espoir dans les moments d’épreuve, lorsque le désespoir représente le véritable danger. D’autres ont soutenu que la crainte devait prédominer durant la majeure partie de la vie, l’espoir ne devenant dominant qu’à l’approche de la mort — exactement la pondération que le récit de Jābir ci-dessus décrit comme étant le choix du Prophète pour lui-même.
La forme d’espoir la plus élevée décrite dans la tradition islamique n’est pas l’espoir d’un quelconque résultat dans ce monde. C’est l’espoir de rencontrer Allah Lui-même :
… فَمَن كَانَ يَرْجُوا۟ لِقَآءَ رَبِّهِۦ فَلْيَعْمَلْ عَمَلًا صَـٰلِحًا وَلَا يُشْرِكْ بِعِبَادَةِ رَبِّهِۦٓ أَحَدًۢا … « Quiconque, donc, espère rencontrer son Seigneur, qu’il fasse de bonnes actions et qu’il n’associe personne dans l’adoration de son Seigneur. »
— Sūrat al-Kahf, 18:110
Ibn al-Qayyim a qualifié cet espoir particulier d’essence même de l’īmān, car c’est l’unique espoir qui réorganise tout le reste autour de lui : les bonnes actions cessent d’être un moyen d’obtenir une récompense distincte pour devenir, au contraire, l’expression même du désir d’être proche d’Allah. Toute autre chose qu’une personne pourrait espérer dans cette vie est bien moindre que cela, et toute crainte qui compte est, en fin de compte, la crainte de perdre la chance d’y parvenir.
La crainte et l’espoir ne sont pas deux humeurs concurrentes à gérer. Ce sont deux disciplines qui, maintenues ensemble, permettent au cœur d’avancer dans la même direction sans le figer sur place ni le laisser dériver. C’est dans le Coran lui-même que les deux se cultivent le plus directement — la même récitation qui fait frissonner la peau est celle qui, quelques versets plus loin, adoucit le cœur envers cette même miséricorde qu’il craignait de perdre l’instant d’avant. Le lire lentement, dans le Coran, verset après verset, en attendant ces deux réponses plutôt qu’une seule, c’est là que cet équilibre se construit véritablement — non pas en le lisant de manière théorique, mais en le pratiquant.