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Deux paradis : la plénitude qui commence avant la mort
Les premiers musulmans décrivaient un second paradis, dans lequel on entre avant celui qui dure éternellement : un cœur si rempli de la connaissance d'Allah que plus rien d'autre ne lui dispute son attention. Découvrez ce que ce paradis représente réellement selon Ibn Rajab, Ibn al-Qayyim et le Coran lui-même.
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- The Quran Gallery team
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Demandez ce qu’est le paradis, et la plupart des descriptions commenceront après la mort : des jardins, des rivières, la fin des chagrins. C’est le Paradis en tant que promesse, et il est bien réel. Ce n’est pourtant pas le seul paradis que les premiers musulmans ont décrit. Certains d’entre eux parlaient d’un second, plus intime mais tout aussi réel, dans lequel on pénètre alors que le cœur bat encore : un état où le cœur est tellement empli de la connaissance et de la proximité d’Allah que plus rien de ce que le monde offre ne vient lui disputer son attention. Ils l’appelaient le paradis anticipé — celui qui s’ouvre avant le paradis éternel.
Ibn Rajab al-Ḥanbalī (raḥimahullāh) aborde cette idée en expliquant un hadith qui avertit que celui qui n’étudie la science religieuse que pour courir après des gains mondains ne sentira même pas l’odeur du Paradis le Jour du Jugement. Son explication sur la nature si spécifique de cette sanction — qui n’est pas un simple châtiment, mais un paradis rendu inaccessible — mentionne deux jardins, et non un seul :
وسببُ هذا -واللُّه أعلمُ- أَنَّ في الدُّنْيَا جنةً مُعجَّلةً، وهي معرفةُ الله ومحبتُهُ، والأُنسُ به والشَّوقُ إِلَى لقائِهِ، وخشيتُهُ وطاعتُهُ، والعلمُ النافعُ يدلُّ عَلَى ذلك، فمن دلَّهُ علمهُ عَلَى دخول هذه الجنةِ المُعجَّلةِ في الدُّنْيَا دَخَلَ الجنةَ في الآخرةِ، ومن لم يشُم رائحتَها لم يشُم رائحةَ الجنةِ في الآخرةِ. Et la raison à cela — et Allah est le plus savant — est qu’il existe dans ce monde un paradis anticipé : la connaissance d’Allah, Son amour, le réconfort de Sa compagnie, le désir ardent de Le rencontrer, Sa crainte et l’obéissance qui Lui est due. La science utile guide l’individu vers lui. Ainsi, celui dont le savoir le fait entrer dans ce paradis anticipé ici-bas entrera au Paradis dans l’au-delà, et celui qui n’en sent pas le parfum ne sentira pas le parfum du Paradis dans l’au-delà.
— page 79 de l’édition imprimée de
, le court traité d'Ibn Rajab sur le hadith des deux loups affamés.Lisez cela attentivement et l’enjeu devient plus clair. Un savoir qui ne produit jamais cet état intérieur — ce réconfort, ce désir ardent, cette crainte qui se mue en obéissance — n’a, selon Ibn Rajab, mené nulle part. Il est resté à l’état d’information. Le savoir qui compte est celui qui s’enracine et transforme la nature même du cœur qui le porte.
Ibn Rajab nomme ici une expérience que le Coran décrit directement. En s’adressant aux croyants, il ne promet pas que leurs cœurs trouveront l’apaisement un jour : il affirme qu’ils le trouvent dès à présent, et répète cette affirmation une seconde fois, comme pour anticiper le doute que la première pourrait susciter :
ٱلَّذِينَ ءَامَنُوا۟ وَتَطْمَئِنُّ قُلُوبُهُم بِذِكْرِ ٱللَّهِ ۗ أَلَا بِذِكْرِ ٱللَّهِ تَطْمَئِنُّ ٱلْقُلُوبُ Ceux qui ont cru, et dont les cœurs s’apaisent à l’évocation d’Allah. N’est-ce point par l’évocation d’Allah que s’apaisent les cœurs ?
Ṭumaʾnīnah, le terme traduit ici par « apaisement », ne signifie pas l’absence de difficultés. Un croyant qui atteste de la vérité de ce verset ne prétend pas que sa situation s’est améliorée ; il affirme seulement que quelque chose s’est posé dans sa poitrine, indépendamment des circonstances, car l’évocation elle-même est ce qu’il recherchait. C’est cela, le « paradis anticipé » résumé en un seul verset : non pas une récompense pour plus tard, mais une quiétude accessible à l’instant même où le cœur se tourne vers Allah.
Cette même double structure — quelque chose dans l’immédiat, et quelque chose de plus grand par la suite — apparaît de nouveau dans une promesse faite à quiconque, quel que soit son statut, allie la foi aux bonnes œuvres :
مَنْ عَمِلَ صَـٰلِحًا مِّن ذَكَرٍ أَوْ أُنثَىٰ وَهُوَ مُؤْمِنٌ فَلَنُحْيِيَنَّهُۥ حَيَوٰةً طَيِّبَةً ۖ وَلَنَجْزِيَنَّهُمْ أَجْرَهُم بِأَحْسَنِ مَا كَانُوا۟ يَعْمَلُونَ Quiconque, mâle ou femelle, fait une bonne œuvre tout en étant croyant, Nous lui ferons vivre une bonne vie. Et Nous les récompenserons, certes, en fonction des meilleures de leurs actions.
Si l’on s’attarde sur la grammaire même du verset, on constate qu’il promet deux choses distinctes, et non une seule reformulée : une « bonne vie » (ḥayāh ṭayyibah) qui se concrétise dans ce monde, et une récompense proportionnelle aux actes qui survient par la suite. La bonne vie n’est pas une métaphore de la récompense à venir ; elle est nommément désignée et dotée de son propre verbe, ancrée dans le présent d’une vie en cours. On retrouve ici les deux jardins d’Ibn Rajab, formulés cette fois avec les mots mêmes du Coran plutôt que dans le commentaire ultérieur d’un érudit.
Si le premier jardin correspond à ce que ressent un cœur apaisé de l’intérieur, le Coran décrit également ce à quoi il ressemble de l’extérieur, à cet instant précis vers lequel toute description finit inévitablement par converger : le retour vers Celui qui lui a donné la vie :
يَـٰٓأَيَّتُهَا ٱلنَّفْسُ ٱلْمُطْمَئِنَّةُ ٱرْجِعِىٓ إِلَىٰ رَبِّكِ رَاضِيَةً مَّرْضِيَّةً Ô âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée.
Remarquez à nouveau le temps employé : l’âme à laquelle on s’adresse est déjà muṭmaʾinnah — déjà apaisée — avant même que le retour ne soit décrit, et elle arrive déjà rāḍiyah, déjà satisfaite, sans espérer le devenir. Un cœur qui a passé sa vie à trouver son apaisement dans l’évocation d’Allah ne commence pas cette relation de zéro au moment du retour. Il ne fait que poursuivre celle qu’il avait déjà entamée.
Les mots d’Ibn Rajab n’étaient pas nouveaux lorsqu’il les a écrits. Un siècle plus tôt, ses prédécesseurs Ibn Taymiyyah et son élève Ibn al-Qayyim (raḥimahumallāh) utilisaient exactement la même image : deux paradis, l’un étant la condition de l’autre. Ibn al-Qayyim rapporte l’avoir entendu directement de son maître, dans son œuvre majeure consacrée au cheminement de l’âme vers Allah :
فَإِنَّهُ لَا نَعِيمَ لَهُ وَلَا لَذَّةَ، وَلَا ابْتِهَاجَ، وَلَا كَمَالَ، إِلَّا بِمَعْرِفَةِ اللَّهِ وَمَحَبَّتِهِ، وَالطُّمَأْنِينَةِ بِذِكْرِهِ، وَالْفَرَحِ وَالِابْتِهَاجِ بِقُرْبِهِ، وَالشَّوْقِ إِلَى لِقَائِهِ، فَهَذِهِ جَنَّتُهُ الْعَاجِلَةُ، كَمَا أَنَّهُ لَا نَعِيمَ لَهُ فِي الْآخِرَةِ، وَلَا فَوْزَ إِلَّا بِجِوَارِهِ فِي دَارِ النَّعِيمِ فِي الْجَنَّةِ الْآجِلَةِ، فَلَهُ جَنَّتَانِ لَا يَدْخُلُ الثَّانِيَةَ مِنْهُمَا إِنْ لَمْ يَدْخُلِ الْأُولَى.
وَسَمِعْتُ شَيْخَ الْإِسْلَامِ ابْنَ تَيْمِيَّةَ قَدَّسَ اللَّهُ رُوحَهُ يَقُولُ: إِنَّ فِي الدُّنْيَا جَنَّةً مَنْ لَمْ يَدْخُلْهَا لَمْ يَدْخُلْ جَنَّةَ الْآخِرَةِ. Car il n’y a pour lui ni félicité, ni délice, ni joie, ni plénitude si ce n’est par la connaissance d’Allah et Son amour, la quiétude dans Son évocation, la joie et le ravissement dans Sa proximité, et le désir ardent de Le rencontrer — voilà son paradis anticipé. Tout comme il n’aura ni félicité dans l’au-delà, ni triomphe, si ce n’est en demeurant près de Lui dans la demeure des délices, dans le paradis du monde à venir. Il a donc deux paradis : il n’entre pas dans le second sans être entré dans le premier. Et j’ai entendu le Shaykh al-Islām Ibn Taymiyyah, qu’Allah sanctifie son âme, dire : « Il y a un paradis dans ce monde ; quiconque n’y entre pas n’entrera pas dans le paradis de l’au-delà. »
— page 1/452 de l’édition imprimée de
, dans *Madārij al-Sālikīn* d'Ibn al-Qayyim.Deux érudits, écrivant indépendamment l’un de l’autre, convergent vers la même affirmation que le Coran formule avec ses propres mots : un cœur apaisé et une « bonne vie » dès à présent, une récompense plus grande par la suite, le premier état étant la condition du second, et non un simple lot de consolation en attendant.
Rien de tout cela ne décrit un état mystique réservé à des dévots exceptionnels. Les deux érudits cités plus haut énumèrent la même courte liste de ce qui le produit réellement : connaître Allah, L’aimer, L’évoquer, désirer ardemment Le rencontrer, Le craindre et Lui obéir. Chaque élément de cette liste trouve sa place dans les cinq prières quotidiennes avant de la trouver ailleurs : une évocation prononcée avec attention plutôt que récitée en pilote automatique, une qiblah vers laquelle on se tourne avec la conscience de se tenir devant Quelqu’un plutôt que devant quelque chose, une invocation formulée avec une intention sincère. Le compagnon de prière de Quran Gallery ne façonnera pas ce cœur à votre place ; aucune application ne le peut. Ce dont il vous décharge, c’est de tout ce qui n’a rien à voir avec le cœur — les horaires de prière précis, la bonne direction, un repère clair vers lequel revenir cinq fois par jour — de sorte que la seule chose qu’il vous reste à apporter est cette part intime qui, de toute façon, allait déterminer si le retour décrit plus haut est un cheminement que vous aviez déjà entrepris, ou un départ à zéro.