Articles
Iḥrām : la frontière que l'on franchit avant d'arriver
L'iḥrām commence à une ligne de démarcation précise, et non par un simple sentiment. C'est une frontière définie dans les hadiths, que l'on franchit en prononçant des paroles immuables, et qui est régie par des interdits que les sources décrivent avec bien plus de nuances que ne le laissent entendre la plupart des récits.
- Auteur
- The Quran Gallery team
- Publié le
- Temps de lecture
- Lecture de 8 min
La plupart des états spirituels dans lesquels on entre sont marqués par la seule intention : on décide de jeûner, et le jeûne commence. L’iḥrām est différent. Il possède une dimension géographique. Si l’on franchit une ligne précise sur la carte sans y être entré, cet état nous échappe, quelle que soit la sincérité de l’intention qui s’ensuit. Ce simple fait en dit long sur la nature véritable de l’iḥrām : il ne s’agit pas d’une disposition d’esprit que le pèlerin s’efforce d’atteindre, mais d’une frontière définie à l’avance, que l’on franchit en prononçant des paroles immuables, et qui est régie par des règles que les sources décrivent avec bien plus de relief que ne le laissent entendre la plupart des vulgarisations.
Les lignes avant lesquelles le pèlerin doit entrer en état d’iḥrām sont appelées les mawāqīt — pluriel de mīqāt, issu de la même racine que celle désignant un rendez-vous fixé. Il ne s’agit pas d’un simple cercle entourant La Mecque, mais d’un ensemble de points de passage, un pour chaque direction d’où viennent les voyageurs :
مُهَلُّ أَهْلِ الْمَدِينَةِ ذُو الْحُلَيْفَةِ، وَمُهَلُّ أَهْلِ الشَّأْمِ مَهْيَعَةُ، وَهْيَ الْجُحْفَةُ، وَأَهْلِ نَجْدٍ قَرْنٌ قَالَ ابْنُ عُمَرَ: زَعَمُوا أَنَّ النَّبِيَّ قَالَ وَلَمْ أَسْمَعْهُ وَمُهَلُّ أَهْلِ الْيَمَنِ يَلَمْلَمُ Le point de passage pour les habitants de Médine est Dhū al-Ḥulayfah ; celui des habitants de Syrie est Mahyaʿah — c’est-à-dire al-Juḥfah ; et pour les habitants du Najd, c’est Qarn.
Ibn ʿUmar ajoute ensuite, avec ses propres mots, une frontière dont il avait entendu parler mais qu’il n’avait pas entendu le Prophète nommer lui-même : les habitants du Yémen entrent en iḥrām à Yalamlam.
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, édition imprimée, page 2/134 de , hadith 1528, rapporté d’après Ibn ʿUmar.
Remarquez la démarche d’Ibn ʿUmar ici : il mentionne une quatrième frontière tout en précisant explicitement qu’il n’a pas entendu le Prophète la nommer lui-même — une nuance que la plupart des récits ultérieurs de ce hadith effacent pour n’en faire qu’une seule liste catégorique. Quatre frontières nommées avec une telle précision, pour quatre directions de voyage, ne relèvent pas de l’improvisation. Il a fallu décider de l’emplacement de chaque ligne, et l’explication de la raison pour laquelle celle de Médine est la plus éloignée de La Mecque a été directement préservée. L’érudit du dix-huitième siècle Shāh Walī Allāh al-Dihlawī écrit que ces lieux ne pouvaient pas simplement être laissés au pas de la porte de chacun — on ne pouvait raisonnablement pas demander à quelqu’un voyageant un mois ou plus pour atteindre La Mecque d’entrer en iḥrām depuis chez lui. Des points de repère fixes et bien connus le long des routes réellement empruntées par les voyageurs ont donc été désignés. Médine, explique-t-il, a reçu la frontière la plus éloignée car c’est là que la révélation est descendue, c’est le bastion de la foi, la terre d’émigration et la première ville à avoir cru en Allah et en Son Messager. Ses habitants méritaient donc, plus que quiconque, d’aller plus loin dans l’exaltation de la parole d’Allah.
— Ḥujjat Allāh al-Bālighah, édition imprimée, page 2/92 de .
Rien ne marque davantage l’entrée en iḥrām que les paroles prononcées à cette frontière : la talbiyah, répétée à voix haute depuis le mīqāt jusqu’à ce que le pèlerin atteigne l’enceinte sacrée. Sa formulation est immuable, préservée exactement telle que le Prophète lui-même la prononçait :
لَبَّيْكَ اللَّهُمَّ لَبَّيْكَ، لَبَّيْكَ لَا شَرِيكَ لَكَ لَبَّيْكَ، إِنَّ الْحَمْدَ وَالنِّعْمَةَ لَكَ وَالْمُلْكَ، لَا شَرِيكَ لَكَ Me voici, ô Allah, me voici. Me voici, Tu n’as pas d’associé, me voici. En vérité, la louange, la grâce et la royauté T’appartiennent. Tu n’as pas d’associé.
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, édition imprimée, page 2/138 de , hadith 1549, rapporté d’après Ibn ʿUmar.
Cette répétition n’a rien de superflu. Quatre déclarations de présence en une seule phrase, chacune réaffirmant que Celui à qui l’on répond n’a ni associé ni rival, constituent une proclamation conçue pour être vécue avec tout son être — en marchant, en chevauchant, en se tenant à une frontière que l’on vient tout juste de franchir — et non pour être lue silencieusement une fois puis mise de côté.
Un homme demanda un jour directement au Prophète ce qu’une personne en état d’iḥrām pouvait ou ne pouvait pas porter. La réponse a été préservée sous la forme d’une liste unique et précise, et non comme une consigne générale invitant à « s’habiller modestement » :
لَا تَلْبَسُوا الْقَمِيصَ، وَلَا السَّرَاوِيلَاتِ، وَلَا الْعَمَائِمَ، وَلَا الْبَرَانِسَ، إِلَّا أَنْ يَكُونَ أَحَدٌ لَيْسَتْ لَهُ نَعْلَانِ فَلْيَلْبَسِ الْخُفَّيْنِ، وَلْيَقْطَعْ أَسْفَلَ مِنَ الْكَعْبَيْنِ، وَلَا تَلْبَسُوا شَيْئًا مَسَّهُ زَعْفَرَانٌ وَلَا الْوَرْسُ، وَلَا تَنْتَقِبِ الْمَرْأَةُ الْمُحْرِمَةُ، وَلَا تَلْبَسِ الْقُفَّازَيْنِ Ne portez ni qamīṣ, ni turbans, ni pantalons, ni capes à capuche — à moins que quelqu’un n’ait pas de sandales, auquel cas qu’il porte des khuffs, et qu’il les coupe en dessous des chevilles. Ne portez rien qui ait été touché par du safran ou du wars. Une femme en état d’iḥrām ne doit pas se couvrir le visage, ni porter de gants.
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, édition imprimée, page 3/15 de , hadith 1838, rapporté d’après Ibn ʿUmar.
Deux éléments de cette page précise méritent d’être soulignés plutôt qu’éludés. Premièrement, juste après l’avoir consigné, al-Bukhārī énumère plusieurs rapporteurs ayant transmis ce même récit par l’intermédiaire d’Ibn ʿUmar, mais qui divergent sur la formulation exacte de la dernière proposition — la consigne concernant le visage et les mains de la femme. Certaines chaînes de transmission la rapportent comme étant les propres mots du Prophète, tandis qu’au moins une autre, via ʿUbaydullāh, indique qu’il s’agissait d’une chose qu’Ibn ʿUmar lui-même avait l’habitude de dire, distincte de ce qu’il avait entendu le Prophète prononcer. Les juristes qui ont étudié cette page précise ont par conséquent abouti à des conclusions différentes quant au statut juridique du voilement du visage, sans pour autant remettre en question la consigne fondamentale d’éviter un niqāb ajusté pendant l’iḥrām.
Deuxièmement, la consigne concernant les chaussures indique ici de couper les khuffs en dessous de la cheville lorsqu’on ne trouve pas de sandales. Un autre récit, tiré du propre sermon du Prophète à ʿArafah lors de son pèlerinage d’adieu, accorde la même permission sans faire la moindre mention de les couper :
مَنْ لَمْ يَجِدْ نَعْلَيْنِ فَلْيَلْبَسْ خُفَّيْنِ. وَمَنْ لَمْ يَجِدْ إِزَارًا فليلبس سراويل Quiconque ne trouve pas de sandales, qu’il porte des khuffs. Et quiconque ne trouve pas d’izār, qu’il porte un pantalon.
— Ṣaḥīḥ Muslim, édition imprimée, page 2/836 de , hadith 1179, rapporté d’après Jābir.
Les savants qui considèrent que le sermon ultérieur et inconditionnel de ʿArafah prime n’exigent pas du tout de couper les khuffs ; ceux qui lisent les deux récits comme des consignes compatibles, plutôt que l’une abrogeant l’autre, maintiennent l’obligation de les couper. Ces deux lectures s’appuient sur un hadith avéré et non sur une simple préférence. C’est précisément le genre de divergence qu’il convient d’exposer honnêtement, au lieu de prendre parti et de présenter son choix comme la seule position ayant jamais existé.
Deux pièces de tissu non cousues placent un roi et un ouvrier dans une tenue identique, et le Coran nomme la seule distinction que le texte arabe préserve réellement une fois que tout autre marqueur de statut a été dépouillé :
يَـٰٓأَيُّهَا ٱلنَّاسُ إِنَّا خَلَقْنَـٰكُم مِّن ذَكَرٍ وَأُنثَىٰ وَجَعَلْنَـٰكُمْ شُعُوبًا وَقَبَآئِلَ لِتَعَارَفُوٓا۟ ۚ إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ ٱللَّهِ أَتْقَىٰكُمْ ۚ إِنَّ ٱللَّهَ عَلِيمٌ خَبِيرٌ Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et Grand Connaisseur.
La nationalité, la richesse et le lignage sont précisément les distinctions que les vêtements simples de l’iḥrām rendent impossibles à déceler au premier coup d’œil chez une personne — et le verset déclare sans détour qu’aucune d’entre elles n’a jamais été le critère utilisé par Allah. La taqwā n’est pas une réalité que l’iḥrām invente ; c’est la seule réalité que l’iḥrām empêche de dissimuler sous d’autres apparences.
Le fait que le tissu simple de l’iḥrām ressemble visuellement à un linceul n’est pas une coïncidence que les pèlerins sont laissés seuls à remarquer. Un récit concernant un homme décédé pendant l’accomplissement du Hajj rend cette ressemblance explicite à travers les instructions que le Prophète a données à son sujet. L’homme se tenait à ʿArafah lorsqu’il tomba de sa monture et se brisa la nuque :
اغْسِلُوهُ بِمَاءٍ وَسِدْرٍ، وَكَفِّنُوهُ فِي ثَوْبَيْنِ، وَلَا تُحَنِّطُوهُ، وَلَا تُخَمِّرُوا رَأْسَهُ؛ فَإِنَّهُ يُبْعَثُ يَوْمَ الْقِيَامَةِ مُلَبِّيًا Lavez-le avec de l’eau et des feuilles de jujubier, et enveloppez-le dans ses deux vêtements. Ne le parfumez pas et ne lui couvrez pas la tête, car il sera ressuscité le Jour de la Résurrection en récitant la talbiyah.
— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, édition imprimée, page 2/75 de , hadith 1265, rapporté d’après Ibn ʿAbbās.
La consigne est délibérément sobre : pas de parfum, pas de tête couverte, enterrez-le exactement tel qu’il était. Son iḥrām n’a pas été annulé par la mort — il est décrit comme se prolongeant jusqu’à la résurrection elle-même, les mots mêmes qu’il répétait étant toujours sur sa langue. Un vêtement qu’un pèlerin revêt en s’attendant à le retirer quelques jours plus tard est, selon cette lecture, une répétition pour l’unique vêtement qu’il finira par porter pour de bon.
Si quoi que ce soit ci-dessus est erroné — une traduction qui s’éloigne de l’arabe, une citation inexacte, ou une affirmation sur l’authenticité d’un texte avancée avec plus d’assurance que la source ne le permet — faites-le-nous savoir. Cette correction a plus de valeur à nos yeux que de laisser cet article sans remise en question.
Qu’Allah ﷻ accepte chaque pèlerinage entrepris avec sincérité, et qu’Il facilite la tâche à tous ceux qui se préparent encore à se tenir à l’une de ces frontières.