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Manger, boire et se souvenir : la véritable vocation des jours de Tashrīq

Les trois jours qui suivent le sacrifice sont les plus vides du calendrier du pèlerin, mais aussi ceux que les sources remplissent avec le plus de soin : une heure fixe pour la lapidation, des nuits qui appartiennent à Minā, un takbīr qui fait résonner la vallée, et une interdiction de jeûner assortie d'une unique exception.

Auteur
L'équipe Quran Gallery
Publié le
Temps de lecture
Lecture de 11 min

Au soir du dixième jour de Dhū al-Ḥijjah, le pèlerin a accompli tout ce qui se photographie : la station à ʿArafah, la nuit à Muzdalifah, la première lapidation, le sacrifice, la coupe des cheveux. Puis vient le onzième jour et le programme se vide : trois jours dans une vallée de tentes, avec un seul rendez-vous chaque après-midi.

Cela ressemble à un épilogue, cette période où l’on patiente avant le vol de retour. Les sources, elles, l’envisagent tout autrement : ce sont les jours les plus creux du pèlerinage, et à chacun d’eux est assignée une occupation bien précise.

Ces trois jours portent un nom coranique avant même d’avoir une description juridique. Ce sont les ayyām maʿdūdāt — les jours comptés :

۞ وَٱذْكُرُوا۟ ٱللَّهَ فِىٓ أَيَّامٍ مَّعْدُودَٰتٍ ۚ فَمَن تَعَجَّلَ فِى يَوْمَيْنِ فَلَآ إِثْمَ عَلَيْهِ وَمَن تَأَخَّرَ فَلَآ إِثْمَ عَلَيْهِ ۚ لِمَنِ ٱتَّقَىٰ ۗ وَٱتَّقُوا۟ ٱللَّهَ وَٱعْلَمُوٓا۟ أَنَّكُمْ إِلَيْهِ تُحْشَرُونَ

Et invoquez Allah pendant un nombre de jours déterminés. Ensuite, il n’y a pas de péché, pour qui se hâte de partir en deux jours, à le faire ; et il n’y a pas de péché non plus, pour qui s’attarde, à le faire — pour celui qui craint Allah. Et craignez Allah, et sachez que c’est vers Lui que vous serez rassemblés.

Sūrat al-Baqarah, 2:203

Deux éléments de ce verset peuvent facilement passer inaperçus. Le premier est l’occupation qui y est assignée : l’injonction liée à ces jours est le dhikr. Pas un autre circuit, pas un autre trajet. Le rappel d’Allah.

Le second est que le verset intègre un véritable choix dans le calendrier sans pour autant établir de hiérarchie : partir après deux jours ou rester pour le troisième, aucun péché n’est attaché ni à l’un ni à l’autre. Ce qu’il ne fait pas, en revanche, c’est laisser ce choix sans condition. Il y ajoute li-man ittaqā — « pour celui qui craint Allah » — et répète l’injonction de manière explicite dans la proposition suivante. La permission est bien réelle ; c’est la disposition de cœur avec laquelle on l’accueille qui est observée.

Le onzième jour n’est pas simplement « le lendemain de l’Aïd ». Il porte un nom dans la littérature du hadith, ainsi qu’un rang :

إنَّ أعظم الأيامِ عندَ الله يومُ النحرِ، ثم يومُ القَرِّ

Le plus grand des jours auprès d’Allah est le jour du Naḥr, puis le jour du Qarr.

— Sunan Abī Dāwūd, page imprimée 3/180 de , hadith 1765, rapporté d’après ʿAbdullāh b. Qurṭ. Les éditeurs de cette impression qualifient la chaîne de ṣaḥīḥ, et leur note de bas de page en fournit l’étymologie : yawm al-qarr est le jour de l’établissement, car les gens s’établissent à Minā ce jour-là, ayant terminé les tournées de l’ifāḍah et le sacrifice. Cette explication est une annotation des éditeurs, et non les propres mots d’Abū Dāwūd.

Le nom du onzième jour se fonde donc sur l’absence de mouvement. Tous les autres jours du hajj tirent leur nom d’une action accomplie par le pèlerin ; celui-ci tire le sien du fait qu’il s’arrête.

La preuve la plus évidente que passer ces nuits à Minā est une obligation, et non une simple tradition louable, ne réside pas dans un ordre. Elle réside dans une dérogation — et dans l’identité de celui qui en a eu besoin.

أَنَّ الْعَبَّاسَ بْنَ عَبْدِ الْمُطَّلِبِ اسْتَأْذَنَ رَسُولَ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ، أَنْ يَبِيتَ بِمَكَّةَ لَيَالِي مِنًى، مِنْ أَجْلِ سِقَايَتِهِ. فَأَذِنَ لَهُ

ʿAbbās b. ʿAbd al-Muṭṭalib demanda au Messager d’Allah (paix et bénédictions sur lui) la permission de passer les nuits de Minā à la Mecque, en raison de sa charge de distribuer l’eau. Il la lui accorda.

— Ṣaḥīḥ Muslim, page imprimée 2/953 de , hadith 1315, rapporté d’après Ibn ʿUmar.

L’oncle même du Prophète, pourtant investi d’une fonction publique reconnue, a dû en demander l’autorisation. Muslim intitule d’ailleurs son chapitre en conséquence : l’obligation de passer les nuits de Tashrīq à Minā, et la dispense accordée aux responsables de l’eau. Une dérogation accordée de manière aussi stricte prouve que la règle est bien réelle — et un pèlerin dont la chambre d’hôtel se trouve à quarante minutes de là n’est pas dans la situation de ʿAbbās.

Le seul rendez-vous fixe de ces journées est assorti d’un horaire, et celui-ci est astronomique plutôt qu’horloger :

رَمَى رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ الْجَمْرَةَ يَوْمَ النَّحْرِ ضُحًى. وَأَمَّا بَعْدُ، فَإِذَا زَالَتِ الشَّمْسُ

Le Messager d’Allah (paix sur lui) a lapidé la jamrah le jour du Naḥr dans la matinée. Quant à la suite, ce fut une fois que le soleil eut dépassé son zénith.

— Ṣaḥīḥ Muslim, page imprimée 2/945 de , hadith 1299, rapporté d’après Jābir.

Le dixième jour, on lapide le matin ; les trois jours suivants, dans la chaleur de l’après-midi, une fois que le soleil a commencé à décliner. C’est cette inversion qui explique pourquoi la vallée reste immobile toute la matinée pour se mettre soudainement en mouvement.

Ce que le pèlerin accomplit alors se décline en trois actes selon une séquence fixe, préservée avec une précision inhabituelle — car les élèves d’Ibn ʿUmar en ont consigné la chorégraphie plutôt que la règle juridique :

أَنَّهُ كَانَ يَرْمِي الْجَمْرَةَ الدُّنْيَا بِسَبْعِ حَصَيَاتٍ، يُكَبِّرُ عَلَى إِثْرِ كُلِّ حَصَاةٍ، ثُمَّ يَتَقَدَّمُ حَتَّى يُسْهِلَ، فَيَقُومَ مُسْتَقْبِلَ الْقِبْلَةِ، فَيَقُومُ طَوِيلًا، وَيَدْعُو وَيَرْفَعُ يَدَيْهِ، ثُمَّ يَرْمِي الْوُسْطَى، ثُمَّ يَأْخُذُ ذَاتَ الشِّمَالِ فَيَسْتَهِلُ، وَيَقُومُ مُسْتَقْبِلَ الْقِبْلَةِ، فَيَقُومُ طَوِيلًا، وَيَدْعُو وَيَرْفَعُ يَدَيْهِ، وَيَقُومُ طَوِيلًا، ثُمَّ يَرْمِي جَمْرَةَ ذَاتِ الْعَقَبَةِ مِنْ بَطْنِ الْوَادِي، وَلَا يَقِفُ عِنْدَهَا، ثُمَّ يَنْصَرِفُ، فَيَقُولُ: هَكَذَا رَأَيْتُ النَّبِيَّ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ يَفْعَلُهُ

Il lapidait la jamrah la plus proche avec sept cailloux, en prononçant le takbīr après chaque caillou. Puis il avançait jusqu’à atteindre un terrain plat, se tenait debout face à la qiblah, et restait ainsi longuement, invoquant les mains levées. Ensuite, il lapidait celle du milieu, puis prenait sur la gauche pour atteindre un espace dégagé, se tenait debout face à la qiblah, et restait ainsi longuement, invoquant les mains levées, et se tenait debout longuement. Enfin, il lapidait la jamrah de ʿAqabah depuis le fond de la vallée, ne s’y arrêtait pas, et repartait. Et il disait : c’est ainsi que j’ai vu le Prophète (paix sur lui) faire.

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 2/178 de , hadith 1751, rapporté d’après Ibn ʿUmar, dans le chapitre « lorsqu’il a lapidé les deux jamrahs, il se tient sur un terrain plat face à la qiblah ».

Il faut lire cela comme une gestion du temps plutôt que comme une simple liste de tâches. Vingt-et-un cailloux prennent peut-être deux minutes ; les deux stations après la première et la deuxième jamrah durent considérablement plus longtemps que les lancers qui les précèdent. Quant au troisième pilier — le plus grand et le plus bondé — il ne donne lieu à aucune station. Quelle que soit la raison de ces pauses, elles ne sont pas une récompense pour avoir terminé ; si c’était le cas, la dernière serait la plus longue.

Le verset ordonnait le rappel d’Allah pendant ces jours. Ce à quoi cela ressemblait en pratique est consigné par al-Bukhārī dans un titre de chapitre plutôt que dans une narration — un ensemble de récits sur la génération qui était présente :

وَكَانَ عُمَرُ رضي الله عنه يُكَبِّرُ فِي قُبَّتِهِ بِمِنًى فَيَسْمَعُهُ أَهْلُ الْمَسْجِدِ فَيُكَبِّرُونَ وَيُكَبِّرُ أَهْلُ الْأَسْوَاقِ حَتَّى تَرْتَجَّ مِنًى تَكْبِيرًا وَكَانَ ابْنُ عُمَرَ يُكَبِّرُ بِمِنًى تِلْكَ الْأَيَّامَ وَخَلْفَ الصَّلَوَاتِ وَعَلَى فِرَاشِهِ وَفِي فُسْطَاطِهِ وَمَجْلِسِهِ وَمَمْشَاهُ تِلْكَ الْأَيَّامَ جَمِيعًا

ʿUmar prononçait le takbīr dans sa tente à Minā, et les gens dans la mosquée l’entendaient et prononçaient le takbīr, et les gens dans les marchés prononçaient le takbīr, jusqu’à ce que Minā en tremble. Et Ibn ʿUmar prononçait le takbīr à Minā pendant ces jours-là — après les prières, sur son lit, dans sa tente, dans son assemblée et en marchant — tout au long de ces journées.

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 2/20 de , dans le Livre des deux Aïds, chapitre « le takbīr pendant les jours de Minā et lors du départ pour ʿArafah ». La même page rapporte que Maymūnah prononçait le takbīr le jour du Naḥr, et que des femmes le prononçaient derrière Abān b. ʿUthmān et ʿUmar b. ʿAbd al-ʿAzīz pendant les nuits de Tashrīq, aux côtés des hommes dans la mosquée. Il s’agit des propres notes de chapitre d’al-Bukhārī sur la pratique des Compagnons et de ceux qui les ont suivis — et non de récits des paroles du Prophète, ni présentés comme tels.

Remarquez ce qui fait résonner la vallée. ʿUmar ne dirige pas une congrégation ; il est dans sa tente, suffisamment audible pour être entendu, et le takbīr se propage à partir de là — la mosquée, puis les marchés, puis partout ailleurs. Personne ne l’a organisé.

La formulation la plus couramment utilisée pour ces jours nous a été préservée d’Ibn Masʿūd :

اللَّهُ أَكْبَرُ، اللَّهُ أَكْبَرُ، لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ، وَاللَّهُ أَكْبَرُ، اللَّهُ أَكْبَرُ، وَلِلَّهِ الْحَمْدُ

Allah est le plus grand, Allah est le plus grand. Il n’y a de dieu qu’Allah. Allah est le plus grand, Allah est le plus grand, et à Allah appartient toute louange.

— al-Muṣannaf d’Ibn Abī Shaybah, page imprimée 1/490 de , récit 5651, consignant que ʿAbdullāh b. Masʿūd avait l’habitude de dire cela pendant les jours de Tashrīq. Ce que cela établit, c’est la pratique d’un Compagnon, ce qui correspond au niveau d’autorité pour lequel il est cité ici.

L’expression que la plupart des gens connaissent pour désigner ces jours est qu’ils sont des jours pour manger, boire et se souvenir d’Allah. Cette expression est authentique, et la manière dont Muslim la consigne est bien plus intéressante que la simple paraphrase.

Sa voie de transmission principale donne deux termes, et non trois :

أَيَّامُ التَّشْرِيقِ أَيَّامُ أَكْلٍ وَشُرْبٍ

Les jours de Tashrīq sont des jours pour manger et boire.

Puis, immédiatement après sur la même page imprimée, il consigne une seconde chaîne pour le même hadith par l’intermédiaire d’Ismāʿīl b. ʿUlayyah, dans laquelle Khālid al-Ḥadhdhāʾ rapporte avoir rencontré Abū al-Malīḥ lui-même, l’avoir interrogé, et avoir reçu le même hadith — avec l’ajout : « et de rappel d’Allah ».

— Ṣaḥīḥ Muslim, page imprimée 2/800 de , hadith 1141, rapporté d’après Nubayshah al-Hudhalī. La même page contient le hadith 1142, de Kaʿb b. Mālik, que le Prophète (paix sur lui) envoya annoncer que seul un croyant entrera au Paradis, et que les jours de Minā sont des jours pour manger et boire.

Ainsi, la fameuse expression en trois parties n’est pas un enjolivement ; Muslim la préserve. Il la préserve en tant qu’ajout documenté issu d’une seconde voie, signalé comme tel, plutôt que de l’incorporer silencieusement à la première — c’est là toute la différence entre un texte et le résumé d’un texte.

Le chapitre dans lequel Muslim classe ce hadith ne traite pas de nourriture. Il s’intitule l’interdiction de jeûner les jours de Tashrīq — ce qui vous indique la raison d’être de ce manger et de ce boire. Il ne s’agit pas d’une concession faite à l’appétit, mais bien de la forme que prend l’obligation.

Al-Bukhārī consigne l’unique exception, et elle est rapportée par deux Compagnons à la fois :

لَمْ يُرَخَّصْ فِي أَيَّامِ التَّشْرِيقِ أَنْ يُصَمْنَ، إِلَّا لِمَنْ لَمْ يَجِدِ الْهَدْيَ

Aucune dispense n’a été accordée pour jeûner les jours de Tashrīq, si ce n’est pour celui qui ne trouvait pas d’animal à sacrifier.

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, page imprimée 3/43 de , hadiths 1997–1998, rapportés conjointement d’après ʿĀʾishah et Ibn ʿUmar, dans le Livre du Jeûne sous le chapitre « jeûner les jours de Tashrīq ».

Cette exception n’est pas arbitraire. Elle renvoie directement à un verset :

… فَمَن لَّمْ يَجِدْ فَصِيَامُ ثَلَـٰثَةِ أَيَّامٍ فِى ٱلْحَجِّ وَسَبْعَةٍ إِذَا رَجَعْتُمْ ۗ تِلْكَ عَشَرَةٌ كَامِلَةٌ …

… mais quiconque n’en trouve pas, alors un jeûne de trois jours pendant le hajj et de sept jours une fois de retour — cela fait dix jours entiers …

Sūrat al-Baqarah, 2:196

Un cas très précis, ancré dans un verset explicite, pour un pèlerin qui jeûne parce qu’il n’a pas pu offrir d’animal — et rien d’autre.

Le Coran donne aux jours qui suivent les rites leur propre directive, et c’est celle que portaient déjà les jours comptés :

فَإِذَا قَضَيْتُم مَّنَـٰسِكَكُمْ فَٱذْكُرُوا۟ ٱللَّهَ كَذِكْرِكُمْ ءَابَآءَكُمْ أَوْ أَشَدَّ ذِكْرًا …

Et quand vous aurez achevé vos rites, invoquez Allah comme vous invoquez vos pères, ou avec une invocation plus ardente encore …

Sūrat al-Baqarah, 2:200

Le point de référence choisi par le verset est délibérément peu flatteur : l’effort qu’une personne déploie déjà pour évoquer ses ancêtres constitue le seuil minimum, et non le plafond. Il n’abolit pas l’acte de se souvenir ; il en remplace l’objet.

C’est pourquoi le choix à la fin du verset 2:203 n’est pas vraiment une question de logistique. Deux jours ou trois, les deux sont permis ; ce à quoi le verset lie cette permission, c’est la taqwā, et la taqwā est bien la seule chose ici qui n’a pas d’itinéraire de voyage. Tous les autres rites prennent fin. La lapidation s’achève, les tentes sont démontées, la vallée se vide. L’occupation assignée à ces jours est la seule qui n’était pas destinée à s’éteindre avec eux.


Si quoi que ce soit ci-dessus est erroné — une traduction qui manque le sens de l’arabe, une citation qui ne tient pas la route, une évaluation de chaîne affirmée avec plus d’assurance que la source ne le permet — dites-le-nous. Cette correction a plus de valeur à nos yeux que de laisser cet article incontesté.

Puisse Allah ﷻ accepter l’œuvre de tous ceux qui se sont tenus dans cette vallée, et faire en sorte que le rappel qu’ils en ont rapporté survive à leur voyage.